L'Amant noir du Luxembourg - Roman

Il mangeait sans arrêt : gâteaux, chocolats, sucreries, galettes, glaces, hamburgers... il n'arrêtait pas de manger; pourtant, il restait mince.

Peut-être voulait-il posséder le monde ? Manger, manger... atteindre l'infini... mais le monde se dérobait. Somme toute, il n'avait que sa haine et cela ne suffisait pas pour vivre.

Dans la cuisine traînaient, depuis plus de dix jours, trois sacs poubelles. Avec la chaleur, une odeur de poisson imprégnait la maison tout entière. Il regardait les sacs et haussait les épaules. Une petite fille lisait, assise sur le canapé. Il se disait qu'il la mettrait bien dans un des sacs...


Roman d'un amour perdu...


Gilles PRIN



L'Amant noir du Luxembourg



Roman court



1ère partie


Robert


Il mangeait sans arrêt : gâteaux, chocolats, sucreries, galettes, glaces, hamburgers... il n'arrêtait pas de manger; pourtant, il restait mince.

Peut-être voulait-il posséder le monde ? Manger, manger... atteindre l'infini... mais le monde se dérobait. Somme toute, il n'avait que sa haine et cela ne suffisait pas pour vivre.

Dans la cuisine traînaient, depuis plus de dix jours, trois sacs poubelles. Avec la chaleur, une odeur de poisson imprégnait la maison tout entière. Il regardait les sacs et haussait les épaules. Une petite fille lisait, assise sur le canapé. Il se disait qu'il la mettrait bien dans un des sacs.


Affalés sur le tapis, ses trois chiens haletaient. C'étaient des griffons belges; de petits chiens qu'il avait trouvé à son goût parce que ridicules. Poils durs, roux et noirs, courts sur pattes, oreilles bien droites, tête ronde au front bombé garni de poils ébouriffés, yeux pâles très ronds , saillants et très écartés, menton relevé, affublé d'une barbiche et d'une moustache, ils s'affirmaient, capitaines arrogants. Il les avait facilement dominés.

Ne possédant aucun miroir, il n'avait jamais eu l'occasion de constater à quel point ils étaient tout le portrait de leur maître.

Il regardait chaque chien droit dans les yeux et cela suffisait.

Il entendait le voisin battre un tapis, en mesure. Au même rythme, il aurait aimé l'abattre.

Une mouche entrait par la fenêtre grande ouverte; épaisse, bleue verdâtre, bruyamment conquérante. Il se levait pour aller dans le débarras, en ressortait une bombe à la main et aspergeait l'intruse. Il revoyait les avions ennemis tomber en vrille.

Il venait de terminer un article où un journaliste affirmait qu'à chaque minute, six millions d'être humains faisait l'amour, tandis que le dixième mourrait. Après un rapide calcul, il concluait que la natalité serait toujours en hausse. Il crachait dans l'évier, qu'il récurait à l'eau froide avec ses doigts, et se mettait à haïr l'humanisme.

Il s'en allait dans le salon, ouvrait la porte du buffet et en sortait une bouteille de rhum blanc. Il en buvait un verre, à petites gorgées - non pour savourer - mais pour sentir la brûlure; longuement la brûlure lui couler dans la gorge jusqu'à l'estomac.

Il prenait un disque et le posait sur le tourne disque. Il s'asseyait et écoutait, les yeux clos. Une larme survenait qu'il essuyait aussitôt du revers de sa manche. Il écoutait sa chanson préférée : "Les roses de Picardie", chanté par Yves Montant. Cinq fois de suite il écoutait cette même chanson, en retenant ses larmes. A chaque fois, le visage crispé.

Il prenait une boite de galettes aux légumes, venant de Hong-Kong. Une à une, il avalait les soixante galettes. Il pensait aux enfants noirs qui mourraient de faim; il souriait pour la première fois de la journée.

Il se levait du fauteuil dans lequel il se vautrait et allumait la radio. On annonçait dix heures. Après trois minutes d'écoute insipide il l'éteignait, mettait en marche le poste de télévision, s'asseyait de nouveau. Quelque temps après, on sonnait chez lui.

Le facteur, une jeune femme au visage gris crevassé de douleur, lui présentait un paquet. Elle lui arrivait à la poitrine. Il entamait la conversation, elle promettait de revenir après son service; sa laideur lui plaisait.

La petite fille, le menton collé à sa hanche, regardait. Il la repoussait, agacé.
Il regardait le facteur dans le couloir, se diriger vers l'ascenseur; elle boitait. Sous les néons, son visage gris devenait verdâtre et les traits tailladés se creusaient davantage. Quand elle entrait dans l'ascenseur, elle lui souriait. Il se mettait à frémir - non de ce sourire - mais de la difformité de cette femme. Il bandait.

De retour dans le salon, il ouvrait le paquet : insecticide, carabine à gaz (dangereuse à trois cents mètres), recharges de gaz, balles en cuivre; ensemble de coton noir, ceinture de cuir et chaussures de toile noirs; tous les articles qu'il avait commandé par correspondance étaient là... Les deux cadres où il désirait glisser les portraits de sa mère et de sa femme; ces deux cadres manquaient. L'essentiel.

Il dépeçait, lacérait, hachait le carton postal. Des dizaines de morceaux jonchaient le sol. Il les ramassait et les mettait dans un nouveau sac poubelle qu'il accrochait au loquet de la fenêtre. Il était vidé.

Dehors, le temps était gris, mais chaud. Des jeunes jouaient au ballon dans la cour intérieure de la résidence; ils hurlaient et s'insultaient. Il prenait la carabine, ajustait les différentes pièces, reposait l'arme sur la table. La télé bourdonnait.

Il rangeait la carabine dans le buffet, à côté des bouteilles de rhum. Les balles dans leur boite, les recharges un peu plus au fond, l'arme devant. Il se disait que ces petits cons ne valaient même pas la balle qui leurs était destinés.

Les lierres grimpant escaladaient les murs du balcon-jardin. Ils prenaient dans leurs serres chaque particule de ciment. Dans le salon, le lierre en pot faisait de même avec le macramé. Il voyait, dans cet encerclement, la métaphore parfaite du monde; l'inéluctable et imperceptible étouffement de toute vie. Dans la froideur des serres, il serait le lierre.

A propos d'un peuple quelconque dont il n'avait rien à faire, le présentateur des informations télévisées pleurnichait avec pathos. Il se levait et éteignait le poste. Sa rêverie l'entraînait à l'extrémité du lierre.

Il s'allongeait sur le canapé, aux côtés de la petite fille qui lisait toujours. Elle reposait le livre sur ses cuisses et parlait :

- J'ai un ongle qui me gène.

Il répondait, après un instant de silence :

- Enlève le toi-même.

- Ça fait mal !

- Bon, je vais le faire.

Dans la salle de bain, il ouvrait le tiroir et prenait la paire de ciseaux qui traînait parmi des lames de rasoirs, du sparadrap et des savons de toilette au santal. Il reposait la paire de ciseaux et criait à la petite :

- Je ne trouve pas les ciseaux, débrouille toi !

Vers midi, la mère venait reprendre sa fille. C'était Léna. La fille courait dans le couloir; les chiens se précipitaient. Il criait :

- Assez, à la niche !

Ils cessaient de sauter et d'aboyer. L'un d'eux grommelait en passant devant son maître. Il recevait un violent coup de pied. Les trois chiens retournaient dans leur niche respective. La fille se taisait.

Léna dévisageait l'homme longuement, avec un air tristement amoureux. Il ne pouvait empêcher qu'elle le prenne par la main. Il se retirait vivement, empli de dégoût.

- Robert, as-tu réfléchi à ma proposition ?

L'homme se taisait et regardait une mouche posée sur l'épaule de Léna.

- ... tu sais, depuis que ta femme... enfin...

Robert se taisait. La mouche était parti.

- Je m'excuse... n'en parlons plus...

- Je pense que c'est effectivement mieux comme ça, répondait l'homme froidement .


Léna s'en allait avec l'enfant. L'homme s'en retournait s'asseoir dans un fauteuil et avalait trois gaufrettes à la framboise. Il sermonnait ses chiens et se laissait aller à rêver : comment allait-il prendre le facteur ?

" Rien ne résiste au lierre, pensait-il, le lierre lui-même finit étouffé par ses propres errements". Il se voyait enlacé par ses propres doigts de mains et de pieds devenus tentacules végétales. Jusqu'à en mourir.

Il serait un cocon figé recouvert de passerelles démentes, faites d'enchevêtrements et d'embranchements inextricables; labyrinthes de crochets, de serres et de lianes. Il entrevoyait la futilité de ses prétentions.

Il descendait acheter deux kilos de viande de bœuf qu'il mangeait aussitôt, presque crus, tout juste saisis sur le grill. La fatuité l'envahissait de nouveau suivi par un désespoir désespérant. Il avalait la dernière bouchée.

A l'âge de sept ans, il avait assisté à la mort de son père; asphyxie et crise cardiaque dus à une fuite de gaz. Il en avait ressenti de la joie. Le lierre ne l'arrêterait pas.

Beaucoup d'objets habitaient son appartement. Lui, disait "hanter". Il disait : " Les objets hantent cette maison comme s'ils devaient remplacer quelqu'un. Le peuvent-ils ? Le doivent-ils ? Je le sais bien qui ils remplacent... Ils sont une présence supportable quand les autres sont à vomir. L'objet est un exemple pour les autres. On peut le casser, le jeter... Un exemple !"

Il se levait, s'approchait du buffet, prenait un chiffon et lustrait une fiole de cristal. Il vénérait les objets jusqu'à les détruire. Dans le geste de lustrer se trouvait l'effacement. Il reposait la fiole et contemplait le chiffon.

" L'objet est muet et ne peut porter le désordre; tandis qu'il ne dit rien, l'homme parle et c'est un désastre". Il aurait aimé étiqueter chaque homme et leur coller un bâillon, enfin les mettre dans une boite. Il serra le chiffon dans sa main, à l'étouffer.

Il lui fallait effacer les autres; d'abord les acculer puis les réduire. Il ignorait que l'espace ne se réduit pas.

Il savait précisément depuis combien de temps cette manie des objets l'habitait. Et depuis ce jour précisément, il aurait préféré qu'il y eut la guerre. Il aurait assister au spectacle de la mort supportable. La paix était une horreur.

Parfois il s'arrêtait devant un accident de la route. il contemplait le spectacle de la mort des autres; les râles et la tôle froissée. Il s'obligeait à ne pas se souvenir. Il fuyait avant.

Vers seize heures, il sortait une vingtaine de minutes. Il regardait celles qu'il appelait des "femelles". Une jeune métisse au regard triste scrutait le sable, il l'accostait. Il savait bien qu'elle n'atteindrait jamais la pureté qu'il avait tant aimée.

Il cherchait la jeunesse du corps et la fragilité de l' esprit ou encore la laideur extrême; qu'il pensait pouvoir dominer à sa guise. Elle se retirait sans un regard pour lui.

La beauté des arbres et le chant des oiseaux le laissaient sans joie. Il crachait dans le sable puis était saisi d'une toux hystérique. "Le lierre, pensait-il, le lierre déchire mes poumons..."

Il rentrait en hâte, se précipitait sur la porte qu'il ouvrait très vite en manquant perdre ses clefs. Dans l'entrée, l'odeur du poisson l'accueillait. Il respirait.

Il prenait le cheval de bois qui trônait sur le buffet. Les yeux du cheval étaient inexpressifs. Le cheval de bois n'avait ni pensée, ni regard, ni pour lui, ni pour rien au monde. Il se réjouissait de ce vide.

Personne, en ce moment ne pensait à lui - sauf peut-être Léna et le facteur - mais il conclut que, ni le facteur, ni Léna, ne pensaient. Quelqu'un qui porte les mots des autres ne peut penser. Quant à Léna... il préférait ne pas y penser.

Personne ne pensait à lui et c'était bien. Il sentait qu'un abîme pouvait s'ouvrir de cette absence. Il entrerait dans l'abîme, refermerait la fissure et serait dans la jouissance de la totale solitude.



Les autres n'étaient que des espaces vides, mais des espaces omniprésents et donc agaçants, étouffants; les objets, pleins et limités, se donnait sans vouloir ni pouvoir. Le cheval de bois était dans le creux de ses mains. Il appuyait jusqu'à lui briser les pattes.

A dix huit heures, le facteur sonnait. Jupe courte bleue marine, chandail blanc à lisérés bleus, chaussures bleues, sac noir en faux cuir, chaussettes blanches à fleurs bleues et rouges; elle souriait.

Il savait qu'il jouirait d'elle.

Les chiens hésitaient, puis sortaient de leur niche et se plaçaient à la queue leu leu dans le couloir. Il les repoussait du pied. Ils grognaient tous trois et se campaient de front devant leur maître, barrant l'entrée du salon. Le menton relevé.

L'homme les toisait, aboyait un ordre puis se taisait. Un très long moment de silence. Puis il levait la main en les regardant tour à tour droit dans les yeux. les chiens baissaient la tête et s'en retournaient s'asseoir sur le tapis. L'un d'eux y pissait.

Le facteur pénétrait dans le long couloir d'entrée, il se mettait devant elle et avançait très lentement. Il l'entendait boiter.

Il l'asseyait sur le canapé, là où était sa fille auparavant et, sans lui demander son avis, lui servait un whisky.

- Comment avez vous deviné, demandait-elle ?

Il se servait sans un mot.

Le téléphone sonnait. Longtemps. Il laissait la sonnerie emplir la pièce. Puis il décrochait; c'était Léna :

- Robert, pourquoi es-tu comme ça avec Sandra ?

-...

- Robert, tu m'écoutes ?

- Je suis là, pas de panique... dépêche toi, je suis occupé !

- Je voulais m'excuser pour tout à l'heure... Je voulais que tu te reprennes, c'est tout ! ... Depuis l'accident, tu te laisses aller, tu restes seul avec tes larmes...

L'homme respirait lourdement.

- Robert, ça va ?... je ne supporte pas de te voir dans cet état, tu comprends... toi et moi ont a été de très bons amis... réfléchis bien, tu pourrais refaire ta vie... Tu sais... tu sais bien que je

L'homme raccrochait brutalement et se retournait vers le facteur. Celle-ci venait à lui avec une photo trouvée sur le buffet.

- Remets ça immédiatement où tu l'as trouvé ! Vite !

- Elle est belle...

- Vous entendez, reposez cette photo, hurlait-il !

Il s'approchait, menaçant. La femme reposait la photo. Il lui saisissait le poignet et la reconduisait fermement sur le canapé. Il lâchait prise; elle secouait sa main. Il riait.

- Ce n'est pas drôle, disait-elle, gênée.

Il mettait un disque de bossa. La musique enveloppait les corps et les objets. Il aimait ce côté poisseux.

Ils parlaient peu. Ils buvaient un peu. Ils allaient dîner dans une pizzeria. A leur retour, il lui demandait si elle aimait souffrir. Elle répondait que, non, elle n'aimait pas souffrir.

- Je crois le contraire, disait-il. Je pense que vous aimez souffrir, ne serait-ce qu'un peu. Tous les êtres vivants aiment la souffrance !

- Au fond, oui, accordait-elle, oui, j'aime bien la douleur, mais j'aime bien la dominer. Disons, que j'aime les petites douleurs, celles qui n'engagent à rien... en fait, je suis une fille assez lâche...

- Quand vous marchez, souffrez-vous ?

- Un peu, mais c'est un jeu. Si je voulais, je ne boiterais pas... mais... j'aurais le sentiment d'un vide... un équilibre retrouvé qui serait comme un déséquilibre... Boiter me fait sortir du lot; les autres me remarquent... avec ma petite taille, ma poitrine plate et mon visage tailladé, les gens ne me verraient pas... ils fuiraient, ils auraient trop peur... ou il feindraient l'indifférence... J'exagère ce très léger défaut naturel et j'inspire la pitié. Les gens me regardent... disons... avec de la souffrance en eux et cela me rend heureuse.

- Vous aimez voir souffrir les autres ?

- Oui, si ça ne dépasse pas un certain seuil... C'est une façon de rendre la vie moins monotone...

- La question est de savoir à quel niveau on juge le seuil acceptable, n'est-ce pas ?

- Pourquoi toutes ces questions ?

L'homme regardait ces trois chiens assis sur le tapis; il les haïssait.

Il saisissait la femme par les épaules et l'embrassait. Elle avait les lèvres charnues et grasses. Il renouvelait ses baisers, presque à avaler sa chair.

Elle voulait dire son nom. Avec d'autres baisers, il l'empêchait de parler. Elle n'avait pas de nom et ne devait pas en avoir. Alors même qu'elle lui aurait dit, il l'aurait battu. Rien n'existait, elle devait se taire.

Dans la chambre, il la déshabillait. Ses jambes étaient maigres, son ventre un peu gras, sa poitrine extrêmement plate, inexistante. Elle avait les mains si ridiculement petites qu'il pensait qu'elles n'arriveraient jamais à enserrer son pénis; il l'avait court et très gros.

Il lui enfonçait cet appendice grotesque dans l'anus, d'un seul coup. Elle hurlait.

Dès le deuxième hurlement, le téléphone sonnait. Il laissait sonner dix, onze, douze fois et il se levait pour décrocher. Il n'avait pas encore joui.

- Écoute-moi, disait Léna, c'est ridicule de se fâcher tous les deux... tu sais bien que j'ai toujours gardé ton secret, tu n'a aucune crainte à avoir là-dessus... mais elle est morte et tu n'y peux rien ! ... Je t'en prie, pourquoi tu ne viendrais pas un soir pour qu'on en parle... Tu pourrais même rester quelques jours... Et puis, on pourrait partir quelque part ? Que dirais-tu d'aller aux
Baléares ?...

Très lentement, Robert éloignait le combiné téléphonique de son oreille, à mesure qu'elle parlait en ce long monologue qu'elle espérait salvateur. Il émettait une moue de dégoût.

Il reposait le combiné sur le buffet, contemplait le tableau au mur, face à lui. Ce tableau représentait une femme assise sur une chaise; femme sans visage puisque blanchi par le peintre. Ses mains, posées sur les genoux, croisées l'une sur l'autre, comme douloureuses, étaient ce que l'on voyait avant toute autre chose. Léna parlait toujours et sa voix résonnait dans le bois du buffet.

Il reprenait le combiné :

- Oui, je viendrai, mais je t'en prie ne m'appelle plus... c'est moi qui appellerai.

Il raccrochait, allait dans la chambre où l'attendait la postière. Il s'allongeait sur le lit, observait ses jambes maigres, son ventre un peu gras, sa poitrine extrêmement plate, presque inexistante, les doigts de ses mains ridiculement petits et qui n'arrivaient pas à enserrer son pénis. Il entrait en elle de la même façon : brutalement et par l'anus. Elle hurlait de nouveau.

Il retenait la postière contre lui avec ses mains puissantes, lui pressait les épaules à faire mal. Il éjaculait presque aussitôt.

Il se retirait; la fille pleurait.

Il buvait un verre de rhum et retournait au lit. Il saisissait de nouveau la fille, toujours pleurante, et la pénétrait par devant. Cette fois elle gémissait.

Il était long à jouir, entrecoupait ses assauts de courtes pauses, se retirait parfois et entrait de nouveau avec beaucoup de douceur, puis accélérait son mouvement pour se calmer de nouveau et reprendre ensuite. Elle tressaillait.

Il ne faisait pas ça pour elle; d'entendre ses plaintes le dégoûtait. Alors il accélérait le rythme, pour en finir.

Vers minuit, alors qu'elle dormait, il l'attachait aux montants du lit. Il la sodomisait une nouvelle fois. Elle se réveillait, hurlante.

- Tais-toi, lui sifflait-il dans l'oreille. J'aime quand tu souffres. Je veux que tu souffres beaucoup... Tu es laide et c'est pour cela que tu me plais. Ta laideur rend la mienne supportable... Tu crois que je ne me connais pas ? Je sais que je ne suis qu'un trou noir, un vide imbécile, une béance médiocre, une boule de haine, une merde à mouches... Tu entends, je ne suis qu'un jouisseur de ta douleur... Ne hurle pas ! Si les voisins t'entendent, je serai obligé de te tuer pour que tu te taises enfin... mais je ne veux pas de ça, non... la mort efface la souffrance, je te veux vivante... Tais-toi donc !

Il se demandait s'il serait capable de la tuer, puis réfléchissait à la manière dont il s'y prendrait. Il avalait sa salive.

Il songeait maintenant à la laideur des mots. Les mots venaient comme dictés par un autre. Qui était cet autre ? Et lui-même serait-il un jour celui qui dicte ou resterait-il toujours celui à qui l'on dicte ? Cherchant à comprendre, il ne pouvait plus être. Il écrasait sa main sur la bouche du facteur.

Il la détachait, la retournait complètement vers lui et l'enfonçait dans les draps, la main toujours bien appliquée sur sa bouche. Il ne savait plus où se trouvait son centre de gravité.

- Je ne comprends plus les mots, hurlait-il, la parole est toujours un alibi. Même dans le balbutiement du nouveau né, il y a l'alibi de vivre qui cherche à s'exprimer. Les mots ne servent à rien. Ils sont des fragments d'os, des ruines intraduisibles... Et toi qui hurle parce que je m'enfonce en toi, que sais-tu vraiment de la douleur ?... Tu es comme tous ceux qui, parce qu'ils ont mal, croient savoir, croient pouvoir en parler... mais ils ne parlent que du corps, de l'enveloppe... La véritable douleur, on la porte pour toujours, elle est ancrée en soi et le temps se confond avec la douleur... elle est là à chaque micro-seconde, dans ce vide microscopique qu'est la vie humaine. Elle existe en dehors de nous; elle a toujours existé; elle se confond avec le monde... L'énergie est douleur, tu comprends ça ! L'énergie souffre beaucoup plus que nous, beaucoup plus que notre pauvre enveloppe terrestre. L'univers entier crie sa douleur. Dans chaque micro particule. Dolorantes particules, assaillies des tressaillements du tremble vitale... Comment peux-tu comprendre quelque chose à la douleur quand tu t'accroches à tes misérables viscères, tes mesquines sensations fugitives... La douleur est ailleurs que dans le corps...

Maintenant il se taisait, regardant les pieds de la femme, comme hypnotisé; lentement la postière remuait ses orteils qu'elle avait gros. Elle parlait.

Lui restait dans cette contemplation des orteils. Les chiens étaient venus se caler tous trois contre le lit et regardait leur maître. Il ne voyait qu'une image des chiens; il n'entendait qu'une voix vaporeuse.

Il se souvenait qu'avec sa soeur, il aimait se promener au jardin du Luxembourg. Les pigeons marchaient, s'envolaient, se reposaient; les pigeons marchaient, s'envolaient, se reposaient; les pigeons marchaient, s'envolaient... Il ouvrait les yeux. Les trois chiens le fixaient, l'air idiot. La voix le prenait de court.

- ... de qui parles-tu exactement ? J'ai l'impression que tu es prêt à éclater comme une coquille trop pleine et bien mûre... n'est-ce pas cela ta douleur ?

- Tais-toi, hurlait-il à l'oreille de la femme, vas-tu te taire... ta parole est venimeuse, tu empestes le fétide... tu te gonfles de beaux mots, de savoir bien appris... comme tous ces humains, les bons élèves, les bons soldats, les bons travailleurs, les bons cadavres télévisés... tu pues la civilisation du timbre poste !

Elle allait parler, il la giflait par trois fois, sans un mot. Il fixait son regard dur sur sa bouche légèrement tuméfiée, pressait le menton de la fille dans sa paume et comme pour la déboîter, tirait dessus en tout sens. Il souriait.

La femme se libérait de l'étreinte et s'affalait sur le lit. Elle se blottissait contre un oreiller, sans pleurer.

- Tu vois bien, reprenait l'homme, qu'il n'y a rien en ce monde qui ne mérite qu'on s'y arrête... nous sommes là, toi et moi, dans ce lit à faire cet acte ridicule... et pourtant rien ne peut m'empêcher d'avoir l'envie de te baiser, alors je te baise, exactement comme un ogre mange sa créature... ah, ah, ah!... mais, vois-tu, je sais que le monstre n'est lui-même qu'une créature pour un autre encore plus monstrueux que lui... aussi, je n'attends rien, je prends ce qui se présente, au lieu et au moment où ça se présente... ce n'est rien que de la survie bestiale, originelle, la matière à l'état pur... si jamais l'esprit nous a habité un jour, je crois bien qu'il nous a quitté depuis bien longtemps... Il n'y a plus d'esprit en l'homme... peut-être dans ce cheval de bois, dans cette tige de sureau ou encore dans la molécule de ce cristal...

Tout en parlant, il désignait les objets que l'on pouvait distinguer sur les étagères de sa chambre, ou les plantes - que l'on ne pouvait pas voir à cause de la nuit - dans son jardin. La fille restait la tête dans l'oreiller.

- ... peut-être dans les nervures de ce bambou... mais dans les yeux de l'homme, non, je ne vois plus d'esprit...

Il se taisait, la fille ne bougeait pas.

- ... un amas de chair, à rouge, à vif, déchiquetée à force de déchirer le corps de ses propres enfants...

La femme n'écoutait plus, elle savait que l'homme, depuis le début, ne se parlait qu'à lui-même. Elle se contentait d'attendre que cette douleur noircie par l'aveuglement cesse enfin son œuvre dévastatrice.

L'homme parlait toujours, sans préoccupation pour elle. Il se levait, marchait maintenant dans le salon, la tête vers le ciel comme pour implorer ou défier l'Être suprême.

Elle s'était mise dans l'encadrement de la porte et l'observait ; mais elle ne voyait pas son regard. Elle assistait au va et vient des pieds, régulier ballet d'automate.

Les pieds s'arrêtaient au beau milieu du tapis chinois; un tapis rouge en laine très épaisse. Les chiens étaient assis à l'orée du tapis.

Quêtant un regard du maître, ils attendaient. Mais le maître avait les yeux fixés sur une reproduction fort bien réussie du tableau de Bruegel "Le triomphe de la mort". Les chiens étaient en contemplation.

La postière s'était approchée et souriait, puis comme l'homme tournait la tête vers elle, elle reprenait un masque impénétrable de rides et de crevasses. Il se jetait sur elle.

Il la jetait sur le tapis, la pétrissait comme une pâte à pain; il la malaxait en tous sens, des pieds à la tête et il criait :

- Matière, vil matière putrescible, viande avariée, que craignez-vous donc cyniques masses amorphes ? Ce n'est qu'une parodie... cette sensualité qui bave n'est que postiche, cette fécondité grotesque n'est que la parabole de la bêtise suprême, de la petitesse de l'homme... parabole, parabole, parabole...

Il triturait le ventre, enfonçait ses doigts dans la chair flasque de la postière, plissait les chairs, donnant au corps des allures de guimauve enchevêtrée. La femme se débattait, donnait des coups de pieds et de poings. La peau devenait rouge, les veinules bleuissaient. Il se délectait de leur proche éclatement.

La femme pleurait et l'homme rugissait tandis que les chiens tout autours aboyaient. On sonnait à la porte.

L'homme masqua la bouche de la femme et fit taire ses chiens. On sonnait de nouveau. Il tirait la femme dans la chambre et l'attachait de nouveau aux montants puis lui fixait un morceau de gros scotch sur la bouche. On sonnait encore.

- Voilà, j'arrive.. qui peut sonner à cet heure, disait-il assez haut pour que le sonneur l'entende bien, qui êtes-vous ?

- Je suis votre voisin du dessus, M. Léon Fraux, j'ai entendu des cris... tout va bien ?

- Oui, j'ai fait un horrible cauchemar. J'ai dû hurler et parler en dormant et ça a réveillé mes chiens qui se sont mis à aboyer... ne vous inquiétez pas, ça va aller... merci de vous être dérangé et excusez-moi pour cet inconvénient...

Il écoutait à la porte; le voisin remontait chez lui. Il retournait s'asseoir sur le rebord du lit. Les chiens venaient se coller à ses jambes.

- A la niche, crétins !

Les chiens dressaient la tête, marquaient un moment d'hésitation puis retournaient sans un bruit dans le salon. L'homme écoutait le son gras des moteurs de camions, au loin. Pendant plus d'un quart d'heure.

La petite pendule, la seule qu'il avait gardé, marquait deux heures du matin; la fille dormait. Lui était saoul, avili par sa laideur intérieure.

La postière sentant sa présence, se réveillait. Elle secouait ses cheveux comme s'ils avaient été longs, puis parlait, enfin, dans le silence de l'homme saoul.

- Il y a en toi quelque chose de terrible et c'est pour ça que je ne peux pas t'en vouloir de ce que tu me fais subir... je ne dis pas ça pour que tu me détaches... tu peux faire ce que tu veux, je me laisserai faire... mais c'est comme si tu avais décidé d'être un monstre, comme si tu avais l'intention de tout faire pour ne plus pouvoir revenir en arrière... Il n'y a que de la haine... je ne sais pas d'où elle vient, mais elle te domine à t'étouffer... tu n'y peux plus rien... ton destin est inscrit quelque part et il commence par la lettre "O" et tu ne peux pas changer l'ordre des mots qui suivent... Tu aurais pu changer, j'en suis persuadée, mais toi, tu t'enlises, tu creuses ton enfer un peu plus à chaque minute qui passe...

Elle se taisait; il la regardait, le visage éclairé par les faibles lueurs des lampadaires du dehors qui s'immisçaient au travers les stores. Elle ne pleurait plus et elle ne pleurerait plus jamais; il le savait.

Le jouet ne voulait plus jouer. Il fallait le jeter. Mais certains mots qu'elle avait dits le hantaient. Mots en trop qui fouillaient dans les remugles du passé. L'étouffoir se retournait contre lui.

Il fallait attendre, qu'à leur tour, les mots ne vivent plus; qu'il les jette alors. Il pensait que, peut-être, les mots tomberaient d'eux-mêmes, tels des fruits trop mûrs, déjà presque pourris.

Alors seulement, il pourrait jouir du silence, mesurer le monde à ce silence. Dans la bruyance du monde, il ne serait que silence. Dans cette paix retrouvée, il pourrait punir les autres de ce bruit insupportable qu'ils font avec leurs mots vides, leurs fourchettes buccales inexistantes cherchant à tout prix à ramasser des mots dans une assiette désespérément vide; avec un battement de cil, comme celui qui sait.

Pourquoi fallait-il tous ces mots pour prouver une existence sans épaisseur ? Au lieu de se taire, et de vivre, sans parole. Se taire. Ils leurs tordraient bien le cou à tous ceux-là, ces bavards de l'inutile. Il le ferait avec le soleil comme alléluia démoniaque.

Le monde lui semblait une cacophonie impénétrable, même à la crête des montagnes.

Il pensait, ainsi, très vite, tandis qu'elle le regardait et qu'il voyait qu'elle le regardait, avec presque un petit sourire mièvre de gamine fadasse, les yeux mi-clos. Il la détestait, mais contrairement à toute attente, sans désir de punir.

Elle était devenue quelque chose qui ne donne plus prise, qu'on ne peut plus appréhender; comment haïr et punir une chose qui s'échappe ? La fille venait de s'endormir de nouveau.

Il n'avait plus de désir d'elle; morte ou vivante, peu lui importait. Il regardait son sexe pendre et se ne rappelait d'aucune jouissance. Il la détachait tandis qu'elle ronflait, imperceptiblement.

Il se levait et allait dans le salon. Les trois chiens dormaient eux aussi. Dans le petit meuble bas réservé au affaires des chiens, il prenait les trois muselières. Il caressait les clous sur le cuir noir. En vérité, il avait fait fabriquer des muselières spécialement pour ses chiens : des masques sans yeux, serrant bien les mâchoires, avec une laisse à l'arrière du cou.

Il se tenait accroupi devant ses chiens qui se réveillaient; les muselières se balançaient devant leurs yeux et les hypnotisaient. Ils sortaient de leur niche respective et se plaçaient devant le maître.

- Tendez le cou, plus près de moi, bien, très bien...

Il passait les masques. Les chiens tremblaient et gémissaient. Il les saisissait par la peau du dos et les jetait chacun dans un sac poubelle qu'il refermait très fermement. Les chiens commençaient à s'agiter. Il restait longtemps à observer l'agitation du sac.

Dans le jardin, il prenait une grande bêche. Sur chacun des sacs, et avec rage, il abattait la bêche. Sur chacun des sacs la bêche, la bêche, la bêche, sur chacun des sacs.

Le plastique se débattait, couinait, craquait. Il frappait calmement, de façon régulière; la bêche, la bêche, la bêche.

Le plastique ne bougeait presque plus; il redoublait les coups, en chantonnant "Les roses de Picardie", au même rythme que : la bêche, la bêche, la bêche. Sur chacun des sacs.

Il reposait l'instrument, rassemblait les sacs qui s'étaient dispersés. Tandis que les sacs percés laissaient filer un peu de sang, il pensait que la fille, maintenant, était morte pour lui.

Dans son sommeil, il la rhabillait. Il s'habillait lui aussi, puis l'emportait et la jetait sur la banquette arrière de sa Volvo. Écouteurs de Walkman aux oreilles, Il écoutait sa chanson préférée.

- Nous roulons depuis combien de temps, demandait le facteur ?

L'homme posait les écouteurs et stoppait le Walkman :

- Environ quarante cinq minute, nous sommes bientôt arrivés...

- Vous parlez maintenant ?

- Je peux me taire...

Le ton de l'homme avait changé; pour lui, elle ne vivait plus; il pouvait donc parler. La mort seule avait conversation d'intelligence.

- Croyez-vous en l'immortalité, en Dieu, au Paradis ?

- A chacun de ces points, je réponds "non !".

- Nous avons au moins trois points en commun...

- Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?

- Ce sont des balivernes inventées par les Hommes pour supporter l'éphémère !


L'homme riait :

- Vous êtes vraiment présomptueuse... Moi, si je ne crois pas à ces stupidités, ce n'est pas pour des raisons philosophiques. J'aime à penser que la mort est définitive et qu'elle seule peut me libérer enfin de la lourdeur du monde, de cette extrême idiotie que représente la présence des autres...

- Pourquoi êtes-vous si dur avec les autres ?

L'homme regardait le ciel, puis ses yeux revenaient à la route et enfin se fixaient sur la photo d'une femme - jeune et très belle - qu'il avait posée sur le tableau de bord.

- En fait, c'est à vous même que vous en voulez... de ne pas avoir pu la sauver, n'est-ce pas ?...

Puis après un silence, mais léger :

- Avez-vous lu Barthes ?

- Un facteur intellectuel, on aura tout vu en ce bas monde ...

- J'ai une maîtrise de littérature française, vous savez ! Peut-être un jour, écrirais-je un roman de notre rencontre ?

- Je vous l'interdis... je pourrais vous tuer ...

- Mais vous ne le ferez pas, n'est-ce pas ?... pour revenir à Barthes, vous devriez lire le passage sur les anamnèses, c'est de toute beauté...

- Je hais la poésie, je hais la littérature !

- Votre femme écrivait ?

- Taisez-vous... maintenant, taisez-vous !

Dans un bois, il l'abandonnait. Il la déposait sur une couverture. La mousse était fraîche. Il remontait dans son automobile et, sans rien dire, disparaissait de sa vue. Son regard suivait la fille dans le rétroviseur. Il l'arrachait avec violence.

Il croisait un troène blanc. Il se souvenait que le facteur avait une tache de vin sur le sein droit. Il avait griffé cette tache pour qu'elle saigne; il se serait bien noyé dans son sang.

Des mots l'assaillaient maintenant qui chassaient l'image du mamelon inexistant. Des mots comme des chiens de terre et de sang, des chiens d'horreur et de pierres brûlées. Il lui fallait colmater la brèche, empêcher le poison d'orgueil de s'immiscer, empêcher l'éclosion de la verrue.

Sur le bas côté, il s'arrêtait. Il arrachait une motte de terre. Il appliquait cette motte sur sa bouche et son visage; il mangeait la terre jusqu'à la cendre des mots.

Jusqu'au bout du ciel, pour que la nuit revienne au silence; il avalait jusqu'à l'horizon des mots. La terre se tairait bien un jour.

A ce moment, il avait la sensation de se trouver à des milles et des milles de sa propre bouche; à des millions d'années lumière de lui-même. Il flottait, invisible, au fond d'un trou, sur le dos du ciel.

Arrivé sur une pointe impénétrante, il s'y attachait un instant, puis glissait, flottait de nouveau et se retrouvait comme au centre de gravité d'un galet, lui-même en gravitation autours de l'univers, sourd à l'arc de l'aube qui se levait.

Dans ce creux de lui-même il sentait la douleur parler de son corps; il sentait qu'il régnait sur lui un autre, et cet autre trempait sa trompe en son corps, puis lui-même devenu cet autre, trempait à son tour son propre intestin dans un verre d'alcool. Il suçait ses propres sucs.

Les mains plaquées aux oreilles, il ne voulait plus entendre la succion. Au bout de sa langue, aucune parole pour dire la douleur. Juste l'extérieur-peau qui éructe.

Il voyait ses tripes se répandre sur le globe terrestre. Il arrachait une autre motte de terre.

En râlant, il l'engloutissait. Il se voyait comme un grand échalas. Il se voyait sombrer dans l'égout et rester seul avec son ombre, dans l'égout, l'intestin pendouillant; avec une pensée si ténue qu'elle ne pouvait se frayer un chemin.

Un rire cynique envahissait la forêt proche, alors qu'il avalait une troisième motte de terre. Il n'avait plus d'estomac, plus de talons, plus de sperme; depuis si longtemps qu'il n'avait plus de mots pour aimer le monde - six mois - une éternité.

Il était l'ombre d'un mur gisant dans le caniveau, à trois pas derrière lui-même, au bord d'une fenêtre d'où il se regardait dériver. La pluie commençait à tomber.

C'était une pluie brûlante. En tâtonnant, il retrouvait le véhicule et y entrait. En tournant la clef de contact, il prononçait ses mots : "commencement de l'infini".

L'horloge qui se tenait à l'entrée de la résidence, juchée sur une tourelle de béton tel un gardien du moyen-âge, marquait six heures tandis que la Volvo franchissait bruyamment l'imposant portail de ciment à double arcs. Il continuait à murmurer : " commencement de l'infini".

Il garait son véhicule sur le parking, croisait le gardien qui sortait les poubelles de leur réserve et les plaçait derrière les bâtiments. C'étaient des larges barges à double contenances. Passant devant lui, l'homme ne le saluait pas; il murmurait toujours.

Cette nuit avait été d'une lucidité farouche.

Comme une incroyance qui se révélait.

Il n'y aurait aucun accompagnement.

De retour chez lui, accoudé à la balustrade, il contemplait le gardien terminer d'arranger les caissons pour les bennes de sept heures. Il se demandait pourquoi le gardien ne faisait pas ce travail le soir pour profiter de la nuit. Ce sentiment humain à l'égard d'un autre le dégoûtait.

Tout n'était qu'imparfait, même le mutisme. Dans cette absence de poésie naissait le désespoir, l'impossibilité de quêter l'envers amoureux du monde. Bien que cette idée pouvait amener une lueur, il la rejetait; il haïssait la poésie comme on pouvait haïr une amante qui vous délaisse.

Dans le salon, il écoutait une nouvelle fois "Les roses de Picardie". Le volume au maximum. Il pensait à Natacha et l'odeur du poisson dans les sacs poubelles inspirait un violent précipité de désir à ses narines. Puis il pensait à sa fille. Il s'étouffait, toussait, crachait et enfin s'affalait dans le fauteuil. Si les autres cessaient d'être des choses, il serait leur servile cabot. De cela, il ne voulait d'aucune façon.

Chaque nuit, il retournait dans la chambre, chaque nuit, il pénétrait l'âtre brûlant et soyeux jusqu'à ce jour où une autoroute envahit de pluie... La photo de la jeune et belle femme trônait maintenant sur le buffet. Il la prenait et la serrait contre son cœur.

C'était leur secret, à tous deux, jusqu'au jour où Léna les avait surpris. Il toussait, crachait, s'étouffait. Et maintenant, elle voulait le récupérer pour elle, profiter qu'une fille était née de leur union, tandis que Natacha terminait ses études de médecine à Nancy. De cela, il ne voulait en aucune façon.

Natacha avait été d'accord pour que sa fille vienne régulièrement; elle n'en avait pas voulu à Robert; simplement elle lui avait fait promettre de ne jamais revoir Léna. Cette promesse, il voulait la tenir.

Il allumait une cigarette qu'il fumait trop rapidement. Il toussait encore. Il ouvrait un paquet de petits beurre. Il les mangeait avidement. Il crachait de nouveau. Il buvait deux verres de rhum, coup sur coup. Il s'étouffait. La brûlure dans la gorge d'abord, dans les poumons ensuite. Sa respiration se bloquait. Il jetait le verre contre la table, balayait les morceaux de la main, à s'en couper.

La vue du sang ne lui apportait aucune consolation. Il s'essuyait avec un torchon sale. Tôt ou tard, il le savait, tout se retourne; mais, comme tout était à l'envers depuis le commencement, peut-être y avait-il une chance de se retrouver un jour à l'endroit. Comment se reconnaître un lieu sien alors que soi-même se trouve être un non lieu ?

Se disant cela, il avait la claire conscience qu'aucun recommencement n'était possible. Aucun asile n'existait pour lui en ce monde. Il n'existait que le saccage; un long et raisonné saccage de tous les sentiments.

Alors que le bruit de sa respiration couvrait à peine le tumulte de sa pensée, l'invitation au silence ne pouvait avoir de sens que dans l'éternité. Se manquerait-il à lui-même ? Cette question le faisait sourire tant elle était absurde.

Aucun fil ne le reliait à qui que ce fut, même à son ombre absolue, même à ce désert inlassable qu'était devenu sa vie, même à ce cheval brisé qui gisait sur le buffet, même à sa fille... Rien ne l'unissait à rien, si ce n'était à l'oubli.

Comme il ne pouvait célébrer cet oubli, rien n'avait de sens. La plénitude naissait de la célébration; il en tenait la confuse révélation.

Il ramassait tous les sacs poubelles qui traînaient dans la maison, en saisissait un autre, non usager, qu'il dépliait. Il prenait au passage son Walkman et posait les écouteurs sur ses oreilles. Il appuyait sur marche pour que les "Roses" accompagnent sa descente au local à ordures. Les chiens étaient particulièrement lourds.

En sortant de chez lui, il arrachait la plaque portant son nom et celui de Natacha. Dans le hall d'entrée du bâtiment, il arrachait la plaque sur la boite aux lettres. Arrivé au local, il se souvenait que le gardien avait déjà sorties les barges. Il pestait contre son manque de mémoire.

Cinq barges étaient adossées au mur. Il soulevait le couvercle de la quatrième et y jetait les sacs à poissons. Il déposait le grand sac neuf et le calait bien ouvert sur le fond de la barge. Il y déposait les trois sacs aux chiens. Il montait dans la barge et se glissait dans le grand sac noir, qu'il refermait avec précaution.

Yves Montant chantait et il se rappelait comment il s'était enfui avec Natacha, et leur arrivée à Amiens par un beau soir de printemps. Ses doigts caressaient la bague; ce merveilleux solitaire de diamant qu'il avait offert à Natacha et qu'il avait mis à son doigt après sa mort. Il le retirait et l'anneau résistait. Il l'enlevait enfin et le laissait tomber.

Le camion benne arrivait. Il était secoué d'un petit rire intérieur, presque enfantin. De la place où il se tenait, le grincement du camion possédait une poésie insoupçonnée, mais il n'avait plus de mot pour rendre compte de cette expérience sensible.

Enfin les ouvriers, qu'il imaginait Maliens ou Marocains, soulevaient la barge et la déposait sur les crans de levage. La barge se renversait tout doucement; secoué, ballotté, il perdait l'équilibre. Empêtré qu'il était dans le sac poubelle avec les trois sacs aux chiens contre lui, le Walkman lui échappait des mains.

L'appareil heurtait avec violence la paroi contre laquelle il appuyait. A tâtons, il cherchait à le récupérer, sans succès. Il pensait qu'un juste retour des choses s'opérait : les objets lui échappaient, les objets allaient le déchiqueter, pour qu'il ne soit plus l' objet d'autrui. Les mâchoires se refermaient sur lui.

Le casque toujours sur les oreilles, il entendait Yves Montant chanter d'une voix de plus en plus nasillarde, caquetante crécelle aigrelette, de plus en plus rapide. Emporté par ce tourbillon ironique, son cerveau oubliait le vague sentiment de poésie qui commençait à naître en lui. Poésie qui, il en avait le sentiment, aurait pu le sauver : résurrection sublime de la mémoire et dépassement de l'émotion, oui il en était persuadé, la poésie aurait pu le sauver.


Un dernier rire intérieur le faisait suffoquer à la pensée qu'il devenait l'âme en noir du luxe en bière. Le solitaire valait plus de cinquante mille francs.

Les mâchoires métalliques appuyait sur ses dents et son nez. Les os craquaient, accompagnant Yves Montant dont la voix était redevenue tout à fait normale.




2ème Partie


Le journal de Léna


Jeudi 2 août

Nous allions souvent au jardin du Luxembourg.

Robert était fasciné par deux choses : les enfants et les pigeons. Les autres oiseaux, les plantes, les arbres ne le laissaient pas indifférent, mais il trouvait comme une ressemblance entre les enfants et les pigeons : une certaine façon d'occuper l'espace et de déambuler qui lui plaisait.

Après notre aventure, je savais qu'il retournerait avec Natacha. L'an dernier, je crois me souvenir qu'on était dans la première semaine de mai, je les ai rencontrés, marchant enlacés dans ce même jardin où nos souffles s'étaient mêlés. Leurs pas se baignaient dans l'eau de la même rivière, d'une cadence souplement tranquille. Si parfait, si identique. Je les imaginais danser sur l'eau puis, comme une pierre qui troue la surface d'un étang, j'ai laissé l'image disparaître, fuir dans la facilité irisée des vagues. Nos pas à nous étaient plus fébriles, plus tragiques. J'ai bifurqué dans une allée traversière, à l'ombre des châtaigniers en fleurs.

Voici six mois que je n'ai pas tenu mon journal. Depuis la mort de Natacha. Exactement, jour pour jour. J'ai laissé l'ancien carnet bleu et rouge, dont il reste encore une bonne moitié de pages vierges, au profit du carnet vert et noir.


C'est étonnant cette précision avec laquelle fonctionne l'inconscient. Jour pour jour, alors que je n'en savais rien, je veux dire consciemment. C'est après, en relisant la date. Je n'en fus pas étonné au sens où je connais bien les subtilités de nos mécanismes mentaux, mais surprise tout de même d'avoir été prise à mon propre point aveugle. J'ai appelé ce carnet "Robert". J'allais écrire "ou le fantôme de l'inconscient". Telle est effectivement l'image que j'ai de Robert en ce moment.

Si je me décide aujourd'hui à reprendre l'écriture d'un journal au titre de Robert, c'est que depuis cet horrible accident, Robert traverse une crise des plus tragiques. Il n'est vraiment plus lui-même. Moi-même, j'ai été bouleversée par la mort de Natacha, mais très vite un sentiment de honte mêlé à une joie secrète m'a habitée : l'espoir fou, irraisonné, peut-être puéril, voire - j'allais écrire sadique, mais si c'est le mot autant l'écrire, j'y réfléchirai ensuite - l'espoir donc de retrouver enfin Robert. Jamais cette idée ne m'a abandonnée.

J'écris donc pour faire le point, mettre un peu d'ordre dans cette confusion de sentiments qui m'obsède : peut-être pourrai-je aider Robert et retrouver son amour.

Ces derniers temps il s'enferme dans un mutisme inquiétant. Hormis les week-ends où il prend notre fille, et cette rencontre fortuite en mai de l'an dernier, depuis six ans, je ne le vois plus. Il n'était plus que le père de Sandra. Mais depuis la mort de Natacha, j'ai le sentiment qu'il n'est même plus le père de notre enfant.

Sandra m'a dit qu'il reste des journées entières assis sur le canapé ou dans le fauteuil, à manger. Il ne joue plus avec elle, ne lui chante plus aucune chanson, ne sort plus, ne parle plus. Quand moi, j'essaye de lui parler, il referme la porte ou repose le combiné téléphonique. Il a un mauvais rictus, triste, solitaire, nerveux. Ça ne lui ressemble vraiment pas. Je suis profondément inquiète.

Je vais donc dans ce carnet, écrire tout ce qui touche directement Robert et notre relation en me centrant sur ce qui, en moi, pourrait me permettre de l'aider à retrouver sa joie de vivre. C'est un pari difficile, j'en ai bien conscience. Je suis trop impliquée. Tellement trop.

J'avais quinze ans la première fois que je l'ai vu. C'était à la sortie du lycée. Il venait chercher sa soeur. Le premier soir de notre entrée en seconde. Lui était en terminal, dans un autre grand lycée Parisien. Malgré la différence de milieu, j'avais très vite sympathisé avec sa soeur, ensuite avec son frère. Mais ce n'est que bien plus tard, alors que nous étions à l'université, que notre relation s'est établie. Elle a durée trois ans. Puis, quand Natacha est revenue, j'ai su que je devais m'effacer. Je le savais dès le départ. Pourtant de savoir que nous attendions un enfant, j'avais espéré...


Ce matin, au réveil, je ne sais pourquoi, l'imminence de la troisième guerre mondiale m'a submergée. J'avoue qu'en ce moment, les jeux futiles du monde politique me paraîtraient plutôt risibles s'ils n'étaient aussi menaçant pour la vie de centaines de millions de personnes. Robert, lui, rirait pour une autre raison : d'après lui, la troisième guerre mondiale a commencer avec les bombes atomiques d'Hiroshima et Nagasaki. C'est une guerre de cent ans, éparpillée aux quatre coins du monde, sporadiques, avec ses accès de fièvre, ses accalmies très brèves; les grandes puissances se faisant la guerre par tiers monde interposé et où, depuis une vingtaine d'années, le terrorisme vient jouer sa note funèbre de représailles : certaines petites nations utilisant ce recours pour atteindre les grandes. Triste tableau en vérité.

Robert m'a dit un jour que tant que la guerre économique dominera le monde, la guerre militaire en serait le pendant. L'une et l'autre n'étant que les deux face de la même médaille. Pour lui, seuls des relations de confiance et d'égalité entre nations pourraient modifier le cours des choses. A ce propos, un grand rêve l'habite : que les nations deviennent les régions culturellement vivante d'un état mondial unique. Chaque nation, chaque région, chaque contrée seraient une entité politique et culturelle, avec ses pouvoirs et ses organes de décision et d'application, mais tous dépendraient d'un centre unique. Ceci éviterait, d'après lui, qu'un seul pays s'arroge le droit de jouer au gendarme du monde, ce qui nécessairement entraîne la course à "qui veut devenir Calife à la place du Calife ?".

Son rêve ne s'arrête d'ailleurs pas là. D'après lui, la démocratie n'est qu'une bouffonnerie grotesque. Il envisage des strates de pouvoirs différentes, basées non sur la politique, mais sur les compétences. Chaque assemblée serait composée de représentant des différentes zone du savoir et des compétences humaines. Ces dirigeant seraient des contractuels révocables, reçus sur concours et devant repasser un examen tous les cinq ans. Quant aux associations, syndicats, églises et partis politiques, ils auraient entière liberté pour agir dans les limites du domaine spécifique qui est le leur, comme force de proposition et d'opposition. La justice et la presse jouiraient elles aussi d'une totale liberté à l'intérieur de leur domaine respectif. Avec ce système, plus de course au pouvoir. Celui-ci serait diffusé dans les différentes assemblées qui existeraient jusqu'au niveau des villes, des quartiers et des très grandes entreprises. Pour gouverner, il faudrait donc faire partie des meilleurs. Les élections, bien entendu, n'auraient plus aucun sens, au niveau politique s'entend. J'avoue que ces théories m'ont séduites. J'ai toujours pensé que le système actuel est pervers et favorise la venue de personnes peu scrupuleuses au pouvoir. Même si les théories de Robert sont loin de voir le jour, je leurs trouve un aspect novateur et visionnaire qui font parties de ce que j'aime chez lui. Mais quand je le vois aujourd'hui, rongé par la mort de Natacha, incapable d'exprimer le moindre sentiment positif, je me demande où sont passées ses belles idées humanistes.

Robert a encore un tas d'autres idées très intéressantes sur l'économie, la culture, l'écologie, la police, le sport... En fait, il se passionne pour tout ce qui touche à la vie en société. Mais, ce n'est pas le lieu d'un journal, fût-il au titre de Robert, d'étaler l'ensemble de ces théories sociales. Un jour peut-être, quand il ira mieux, je lui proposerais d'être sa "secrétaire". Je suis persuadée qu'il écrira un livre politique hors du commun.




Vendredi 3 août

Parfois, nous allions au cinéma ensemble : lui, sa soeur et moi.

Il s'installait toujours entre nous deux. Un soir, nous regardions "Mama Roma", j'ai approché mon pied du sien. Retirant ma chaussure, j'ai caressé l'espace entre le bas du pantalon et la languette de la chaussure. C'était la première fois que je lui faisais des avances. C'était deux mois avant le départ de Natacha pour Nancy où elle allait poursuivre ses études à la faculté de médecine. Il a posé sa main sur la mienne, a pressé mes doigts, est resté ainsi quelques instants puis subitement s'est retiré. C'est bien le genre de chose que l'on fait quand, encore jeune, notre esprit est envahi de stéréotypes; et le cinéma comptait beaucoup pour nous.

Ce matin, j'ai fouillé dans mes vieux albums. Des photos de Robert et moi s'y trouvaient que j'avais oubliées. Au jardin du Luxembourg et d'autres au parc des Buttes Chaumont. Une photo, en particulier, a retenu mon attention : je suis à côté de lui, la tête sur son épaule, derrière nous, la cascade rebondit sur les roches au milieu d'un torrent de verdure, nous sommes pressés, collés, mais dans une attitude presque désespérée, comme avec l'imminence d'une tragédie suspendue au dessus de nos têtes. Nous avions demandé à une touriste japonaise qui passait par là de nous photographier - aujourd'hui je sais que bien regarder s'apprend et que les signes sont l'espace de l'oeil. Qui connaît les signes regardent avec les yeux du peintre, connaît avec les yeux - et la photo n'a pas démenti leur réputation - elle est vraiment réussie. Trop peut-être. Des larmes m'avaient submergée; l'album s'est refermé presque de lui-même.

En le remettant à sa place, dans le dernier tiroir de mon vénérable bureau, dont le bois de merisier parfume encore la pièce malgré les années, j'ai retrouvé un cahier que je tenais à cette époque. En l'ouvrant au hasard je suis tombée sur un texte que Robert m'avait laissé, quelques jours avant notre séparation. Robert avait parfois l'humour grinçant et potache. Il avait intitulé ce texte :

“Musicamour en femelle majeure”

“Accordons nous avec les accordéonistes
quant à celles qui vénèrent le pipe organ ...
Bande Jo, à gogo! pour les barjottes du bandonéon et
Barytonnons les barytonnes
Contrebaisons les contrebassistes et chambrons les adeptes
de la musique de ...
Diabolisons celles qui jouent à la diable
Éjaculons dans les exégètes d'opérette
Forniquons les cornemusières
quant à celles qui jouent de la Flûte ...

Gamahuchons les geishas
Harmonie con celles qui jouent de l'harmonica
Ignorons celles qui ignarent en musique
Jouissons des joueuses en tout genre et
faisons Jaser celles qui ne prêchent que par le ...

Kâlinons les chanteuses de l'armée rouge
Limons les limousines
Mari bas pour les latines d'Amériques
Négligeons les pigeonnes d'églises
Orgisons celles qu'à l'orgue se pâment
Pianotons les pianeuses et
Pizzicatons à tâtons les tatillonnes du violon tatoué
Quarte baise pour les malades du quatuor
Ramonons les ramonas et
prenons sur un Rocking chair celles qui ...

Sexe aphone pour les saxophonistes
Trombonons les femmes joueuses de trombone et
Tambourinons la peau du ventre de celle qui ...

sans oublier de Tringler celle qui ...

Urinons sur les joueuses d'Uranus
Violons celles qui jouent du ...

Woo pour les wouap doo wouapeuses
Xylophénons celle qui se touchent au bois du xylophone
Yeah pour les ...

Zaraoustrons les zarbis zaraoustres”

J'avais tout a fait saisi le message, moi qui n'était pas une fervente de la musique en tout genre. Alors j'avais tenté de lui répondre dans le même style - tentative qui avait échouée - avec un

“Alphabet théâtral en homme mineur”

“Anabolisons les hommes qui analent trop leur femme à sens unique et aimons les artistes attentionnés
Baisons encore et toujours les Brancaléones
Cueillons le cœur des curieux curateurs
Démolissons les Dracula
Égorgeons ceux qui exècre Électre
Finissons-en avec les farces
Guimauve pour les guignols
Héroïne mortelle pour les héros d'un soir
Intransigeance pour ceux qui inspirent l'idiotie
Jouissons de ceux pour qui le jeu en vaut la chandelle
Kramons les indécrottables kafkaïens
Lumbago pour ceux qui restent dans les limbes
Masturbons les hommes masqués, tous des menteurs qui ne méritent que ce mauvais orgasme
Noyons ceux qui ne connaissent que le noeud dramatique
Ovation pour les amoureux d'Ovide
ôtons leur Pantalon à ceux qui font des P...
Quittons ceux qui n'ont que le mot "Q..." à la bouche
Résilions leur contrat à ceux qui ne réalisent rien et
recevons ceux qui nous donnent la réplique authentique
Singeons ceux qui se mettent toujours en scène
Tirons sur tous ceux qui nous donnent la mauvaise tirade
Unissons nous à ceux qui ont abusé d'Ubu
Violons les hommes qui veulent toujours nous voir en victime
W
X
Y
Z”

Après cet échange, on ne s'était plus parlé pendant au moins une heure, ensuite nous avions fait l'amour comme jamais, frénétiquement. Il m'avait laissé son texte. Il était revenu encore chaque jour pendant trois jours. Puis le dernier jour, il ne m'avait pas fait l'amour. Il avait simplement dit : "Natacha est à la maison, ne vient plus jamais me voir", et il était sorti.


Mais peut-on sortir ainsi de la vie de quelqu'un, d'autant que j'attendais un enfant de lui, il le savait. J'ai refermé le cahier et je l'ai rangé à coté des albums photos.

L'après-midi, je suis sorti. Au détour de la rue de la boucherie, près de la boulangerie, je les ai vus. Les trois chiens de Robert. Ils étaient agglutinés autours du lampadaire, tremblants. Avec cette chaleur, ils devaient être malades. Je me suis approchée avec précaution, de peur que Robert qui devait être chez la boulangère ne me vit. J'ai jeté un oeil par dessus l'énorme croissant peint sur la vitrine. Sur les étagères en osier, au dessus des têtes des clients, les pains s'étalaient, appétissants. De belles brioches brunes et or, bien joufflues, attendaient qu'une bouche affamée ne les croquent avidement. Les pains spéciaux : seigle, épeautre, soja, aux raisins, aux noix, au miel, aux olives, aux lardons, en couronnes, en boules ou en lingots respiraient la fierté de celui qui les avaient fabriqués. Au milieu de cette débauche de gourmandise, point de Robert. J'ai fait le tour des commerçants du quartier. Robert avait visiblement oublié ses chiens.

A vrai dire, je ne les aime pas beaucoup ces chiens. Ils sont grotesques. Robert les a acheté après la mort de Natacha. Ce qui m'étonnait, c'est qu'ils n'étaient pas attachés au lampadaire avec leur laisse. Ils s'y cramponnaient, si on peut dire d'un chien qu'il est capable de se cramponner. Je me suis penchée sur eux. Ils gémissaient, malheureux, bavant de peur. Quand j'ai approché ma main, très lentement, ils n'ont pas bougé. J'ai alors saisi les laisses et je les ramenés à leur maître.

Robert était furieux. Il a pris les chiens et sans aucune explication a refermé la porte. Même pas merci. S'en était vraiment trop. j'ai sonné, sonné et sonné jusqu'à ce qu'il m'ouvre. Au bout d'environ dix longues minutes, il s'est enfin décidé. Il m'a quand même fait entrer jusqu'au salon. Dans la maison régnait une odeur insoutenable. Tout était désordre et saleté. Les chiens affalés sur le tapis chinois, faisaient semblant de dormir. Il les "réveilla" d'un coup de pied. J'étais effarée. Après ce geste odieux, je n'ai rien pu dire, je suis partie.



Samedi 4 août

Un rêve m'a réveillée cette nuit. Plutôt un cauchemar.

Robert était dans une grotte emplie d'ossements, armé jusqu'aux dents. Il gardait, serré contre son cœur, un téléphone portable. Il tremblait de peur.

Le téléphone sonne (c'est moi qui l'appelle). A ce moment précis, un monstre se jette sur lui, par derrière. C'est une sorte de poulpe en armure avec des mâchoires de tigre aux dents énormément longues et acérées. Des centaines de tentacules gluantes saisissent Robert, l'enserrent fermement. Les ventouses se fixent sur ses vêtements et les transpercent. J'entends ses hurlements. Robert m'appelle. Avec son pistolet mitrailleur, il tire en tout sens, faisant exploser les squelettes de la grotte. Ses trois chiens se joignent au monstre et s'en prennent aux mollets et aux pieds de Robert. Dans une cavité plus sombre, j'entrevois la mère de Robert. Son visage à moitié caché émet un sourire radieux de sadisme maternel. D'un coup le rêve bascule, car sans aucune liaison logique, c'est moi qui me retrouve à la place de Robert. Le masque visqueux collé au visage, et les milliers de brûlure sur l'ensemble du corps. J'étouffe. Les trois chiens m'arrachent la peau des cuisses tandis que le monstre me déchiquette le visage et les épaules. Le téléphone gît au sol en émettant une triste sonnerie "occupé". Ensuite, devenue évanescente, je plane au dessus de la scène. Le monstre, les chiens et Robert ont disparu. Il ne reste que les armes, le téléphone toujours sonnant et, dans sa cavité, la mère de Robert. Aucune trace de lutte, pas de sang, pas d'ossements, pas de morceaux de chair, pas de vêtements en lambeaux. Rien.

J'irai voir la mère de Robert cet après midi.



Dimanche 5 août

Hier, avant d'aller chercher ma fille, je suis allée voir la mère de Robert.

A elle seule, c'est un monument dédié à la maladie. A l'en croire, elle les a toutes et toujours quelque chose ne va pas. Ce fut un véritable calvaire. Je la déteste.

Elle est d'une obésité à peine croyable. Pourtant, je me souviens qu'avant le départ de Robert et de sa jeune soeur du foyer maternel, elle était mince et même, presque jolie.

Aujourd'hui, boudinée dans sa robe formant carcan de coton à fleurs mauves, trempées jusqu'à la moelle dans ses idées fixes, elle transpire et suinte, souffle et râle, déplaçant sa pitoyable solitude tel un pachyderme sans jambe obligé de ramper. Elle est si grosse que je n'ose pas l'approcher de peur d'être engloutie dans sa masse molle et spongieuse qui, telle l'éponge, aspire à vous liquéfier dans ses tissus et vous recrache ensuite par tous les pores, sali irrémédiablement, assurément irrécupérable, bave verdâtre dont on n'a qu'à accompagner l'écoulement dans les tuyaux par un abondant filet d'eau.

Je me suis donc approché d'elle en gardant une bonne distance et lui ai dit bonjour du bout des doigts. Elle, sourire énorme, m'a fait asseoir dans un de ces fauteuils immensément bouffi dans lesquels vous disparaissez sous le cuir rondouillard et brun.

Pour elle, je suis la véritable femme de Robert. Elle m'accueille donc toujours à bras ouverts, mais j'évite autant que faire se peut de tomber dans ses bras et de me prêter trop souvent à ses sempiternelles monologues qu'elle murmure comme si, suintait de sa bouche des liquides maladifs prisonnier à l'intérieur de son corps adipeux.

Elle m'a offert un café qu'elle prépare très bien, avec des mélanges italiens raffinés. Tout chez elle, d'ailleurs, cherche à être raffiné. Seul son corps d'obèse rompt avec la finesse des objets "de bon goût" qui décorent la maison. Malheureusement, ce "bon goût" , au fil des ans, s'est retrouvé enseveli sous l'amoncellement d'objets qu'elle ne cesse d'acheter. Son appartement est tellement encombré que je me demande comment elle s'y prend pour s'y mouvoir.

Elle se taisait, respirait l'arôme du café. Les fumerolles jouaient avec les boucles blanchies de ses anglaises et de ses mèches. Après avoir bu, alors que je n'avais encore rien dit à propos de Robert, elle me parla :

- Je suppose que tu viens à cause de mon fils... à ta place, je n'en ferais pas tout un plat. Il a toujours su se sortir des pires situations sans mon aide... De toute manière après ce qu'il m'a fait, jamais, non jamais il n'aura quoique ce soit de ma part. Il ne mérite que le mépris... Quand je pense à ce qu'il à oser faire, et moi qui suis toujours si faible... j'aurais eu besoin pourtant d'un fils solide sur qui pouvoir m'asseoir (à ce moment, j'ai failli éclater de rire)...
Après la mort brutale de son père, je m'étais dit : "il te reste Robert, quand il sera plus grand, il te soutiendra"... Au lieu de ça, qu'est-ce que j'ai eu ? Vous croyez que j'ai mérité ça ? Qui aurait pu imaginer une chose pareille ?... C'est de sa faute si je suis tout le temps malade... avant, j'étais bien, regardez maintenant, mes varices, là, regardez ! Hier elles ont saigné. Le mois dernier, j'étais à Madère, hé bien je me suis évanouie en plein restaurant. Quand je me suis réveillée mes jambes étaient rouge de sang, je respirais plus... J'ai cru mourir...

Tandis qu'elle monologuait ainsi sur ses rhumatismes, ses douleurs lombaires, ses maux de crâne, sa sinusite chronique, ses intestins en charpie, ses ovaires qui ressemblaient à des oeufs pourris, ses dents qui se déchaussaient, ses doigts de mains qui la torturaient et qu'elle ne pouvait bouger dès que la pluie tombait, ses oreilles qui sifflaient, sa vue qui se brouillait à l'approche de l'orage...etc., je me souvenais de ce que Robert m'avait dit.

Quand il n'avait qu'à peine dix ans, déjà elle le saoulait avec ses dix mille maux réels ou imaginaires. Pour Robert, c'était la mort du père qu'elle n'avait pas supporter. Pour moi, c'était plutôt le fait qu'elle ne s'était jamais remariée, qu'elle n'avait jamais plus connu d'homme, prisonnière d'un voeux qu'elle s'était ordonné.

Murée dans sa prison de meubles en faux cuir et de bois faussement précieux, de statues en faux marbre et de faux tableaux de maître, de tentures persanes d'imitation et de bijoux fantaisie - même la panoplie complète des robots ménagers étaient des imitations venues de Taiwan - elle se vautrait dans les maux.

Enfin, elle se tut. L'obèse femme, de nouveau, était silencieuse. Ses yeux porcins me dévisageait, sans que j'y puisse deviner les sentiments.

- Vous avez entièrement raison au sujet de Robert, dis-je pour la calmer. Je connais vos sentiments à son égard et ils sont justifiés, mais... comment dire, après ce qui est arrivé, il aurait, je crois, besoin de vous retrouver, de retrouver sa mère, ne croyez-vous pas ?

Je vis ses doigts se tordre sur la fine tasse de café dorée à l'or fin, seule concession à l'authentique. Le café était sa passion.

Elle reposa la tasse avant que la pression de ses doigts ne la brise. Elle me regardait fixement, le front assailli de frémissement qui donnaient à ses rides des allures de houle en pleine mer. J'ai compris qu'il ne me fallait pas insister. Sa bouche s'ouvrait, se refermait, convulsivement. Des postillons et des bribes de mots informes éructaient par saccade. Elle allait exploser.

- Je suis désolée, vraiment... veuillez m'excuser.

Ne sachant plus quoi dire, je me suis levée et suis partie en la remerciant pour son délicieux café et lui souhaitant un prompt rétablissement. Elle m'a accompagnée toujours crachotante et postillonnante. Quand la porte s'est refermée sur moi, j'ai pris une grande inspiration, énorme jet d'air purificateur, à m'en faire éclater les poumons. J'étais vidée.

En début de soirée, j'ai téléphoné à Robert pour lui dire que je savais bien qu'il ne resterait pas avec moi, que je ne lui en voulait plus pour ça, que j'avais accepté cet enfant de lui, mais que maintenant les choses avaient changées puisque Natacha... il m'a raccroché au nez.

Je sais que parfois il peut être odieux. Il m'a raconté ce qu'il faisait à sa grand mère quand elle le gardait, le jeudi. Il avait tant de violence en lui - violence qu'il ne pouvait plus reporter sur le père, et qu'à cet époque il ne pouvait pas encore retourner contre sa mère - que la grand mère, avec son caractère faible, était la providence même. Mais je sais aussi que Robert est quelqu'un de formidable.

Un matin très tôt, alors qu'il venait de passer la nuit chez moi, il regardait par la fenêtre. La main posée sur le rebord en plâtre, le dos appuyé sur le montant et la tête légèrement penchée sur le côté, il observait la Seine. Il portait un pull rouge et bleu que je lui avais tricoté, rien d'autre. Le bout de son sexe dépassait. Il se retourna et alla chercher son slip puis enfila son pantalon.

Dehors, les pavés et la Seine reflétaient l'or de l'aube. Nul flot bruyant d'automobiles à cette heure matinale. Parfois un taxi, un vélomoteur et très rarement, une auto. Un homme sur le Pont-Neuf, se tenait assis, les pieds pendant dans le vide au dessus du fleuve. A ses côtés traînait une valise posée à plat et sur laquelle trônaient un sandwich, une boite de camembert ouverte et un couteau. Devant la valise une bouteille de vin rouge que l'homme caressait d'une main. De l'autre main il portait un second sandwich à sa bouche, mais le geste était arrêté à mi hauteur. Le front plissé, les joues tendues, la moustache pendante et le menton fort, il observait le vide, comme perdu dans des pensées infirmes. Puis il mordait dans le pain, mais comme si le pain n'existait pas.

Robert descendit pour parler avec l'homme. Il est resté ainsi pendant près d'une heure. Quand il est revenu, l'homme rangeait sa bouteille. Il avait sorti un harmonica et jouait avec une sorte de joie retrouvée, d'où perlait parfois une note de nostalgie.

Un autre jour, nous étions allés chez ma mère. Elle aussi c'est un monument.

La poignée de cuivre a tourné et la porte de bois sculptée s'est entrouverte. Ma mère était restée dans l'entrebâillement. Ses yeux noirs et son sourire permanent nous accueillirent. Elle réajusta ses cheveux bruns que des mèches grises cendrées rendaient resplendissant. Enfin, elle nous fit entrer.

Dans le salon, elle s'assit sur un banc à double sièges, exactement ceux que l'on trouve dans les rues de Paris. Quant à nous, nous avions droit à deux chaises de bar en fer forgé. Près du banc, un arrêt de bus prolongeait l'épaule de ma mère qui s'était tournée vers nous, un bras posé sur le montant du dossier, les jambes croisées. Elle souriait et attendait que l'on parle.

Au mur, derrière l'arrêt de bus, était fixé une enseigne de bottier. Sur le mur perpendiculaire, face à nous, était accrochée une immense horloge ronde à chiffres romains. L'horloge formait le ventre d'un éléphant d'Asie sculpté sur une immense planche de bois. Tout autour de l'éléphant de fines feuilles de lauriers formaient la frise. Au plafond pendait une énorme clef en bois peint. Des dizaines de spots halogènes inondaient la pièce d'une lumière diffuse, douce, mais bien blanche, bien lumineuse.

Robert, dont ce n'était pas pourtant la première visite, était émerveillé par la folie de ma mère : ce musée du kitsch, cette obstination, cette savante ordonnance, tout ce monde imaginaire posé là comme un tableau en trois dimensions, tout cela le fascinait. Bien qu'il n'aimait pas les goûts de ma mère, il respectait sa folie. Pour ça aussi, je l'aimais.

Un soir, nous étions chez lui et nous regardions une émission sur les effets dévastateurs des bombes atomiques d'Hiroshima et Nagasaki.

Je lui avait dit :

- Les américains sont vraiment les plus grands assassins du monde moderne. Les indiens, les mexicains, les esclaves noirs, les japonais, les coréens, les cubains, les vietnamiens, les irakiens, et j'en oublie. Après, qui ? Ce qui me désole c'est que, ces américains, qui sont-ils d'autres que des émigrés venus d'Europe ? De toute façon l'histoire des États-Unis, tout comme celle de l'Europe, n'est qu'une histoire de guerres quasi perpétuelles.

Il m'avait répondu que c'était le monde entier qui n'était qu'une histoire de guerres, depuis le début. Quand la guerre survient, il n'y a plus aucun repère. Tout devient grotesque, absurde, criminel. C'est le sadisme primitif à l'état pur. Cela n'a rien à voir avec la couleur de la peau ou l'idéologie. La guerre est injuste et horrible, quelque soit le camp dans lequel on se trouve. Ce que la guerre détruit, ce ne sont pas seulement des hommes, c'est l'Homme en l'homme. Voilà pourquoi il faut en finir avec cette étape mentale de l'humanité. Quand la guerre survient, nous sommes tous responsables, agresseurs et agressés. Qu'importe que les uns se défendent tandis que les autres attaquent. Tous sont face à leur conscience profonde. Qui autorise à torturer, à violer, à massacrer femmes et enfants, à larguer des bombes, à utiliser des armes chimiques, si ce n'est toi-même ? Rien ne vient d'un ordre extérieur que tu n'as déjà approuvé. Tu n'es que l'assassin que tu es déjà avant que la guerre n'éclate. Voici pourquoi je suis objecteur de conscience et cela n'a rien à voir avec la couleur de la peau et l'idéologie, non, rien à voir avec la patrie, le drapeau, la fanfare : bonne conscience du crime organisé à l'échelle des nations. Vois-tu, malgré ce que j'ai dit à l'instant, les gens ne sont pas à blâmer. Il faudrait punir tous les hommes d'état, d'église ou de partis qui ont oser un jour déclarer la guerre, quelque soit leur raison.

Je l'avais approuvé. Puis, en silence, nous avions continuer à regarder ses corps décharnés, carbonisés, errant dans les ruines d'une ville que nous ne connaissions pas mais qui avait due être si belle pour ses habitants. Des habitants qui n'aspiraient qu'à une chose, vivre en paix, comme n'importe quel peuple. Vivre en paix, même si la guerre imposée pouvait leur sembler le seul moyen de sauver cette paix. Cela nous en avions l'extrême révélation dans ces japonaises que nous voyions prier avec ferveur dans les décombres et celles qui cherchaient leur enfant, leurs parents, leurs voisins et amis, sous les décombres, avant que la mort ne les emporte à leur tour, sans rien savoir de cette mort à venir, sans rien savoir de cette pluie qui allait tomber.


J'ai vu alors que Robert pleurait. Il balbutia :

- Les camps et le massacre de juifs, des tsiganes, des communistes et des homosexuels par Hitler, les chinois de Mandchourie torturés par les japonais, enfin tous ces hommes, toutes ces femmes dans des dizaines de pays morts pour une guerre dont ils ne connaissaient pas les enjeux, tous ces morts ne justifient pas, ne justifieront jamais cette absurdité. La guerre était terminée. Les américains le savaient. Tu as raison, ils sont bien les plus grands assassins de notre monde moderne.

Nous nous étions couchés, enlacés. Robert pleurait toujours. Je l'ai bercé comme on berce un bébé.

Il était environ vingt deux heures quand de nouveau j'ai téléphoné à Robert.

Il a laissé sonner une bonne dizaine de fois avant de décrocher. Je lui ai dit :

"Écoute, c'est ridicule de se fâcher tous les deux... tu sais bien que j'ai toujours gardé ton secret, tu n'as aucune crainte à avoir là-dessus... mais elle est morte et tu n'y peux rien ! ... Je t'en prie, pourquoi tu ne viendrais pas un soir pour qu'on en parle... Tu pourrais même rester quelques jours... Et puis, on pourrait partir quelque part ? Que dirais-tu d'aller aux Baléares ?... Tiens au fait, tu ne le sais peut-être pas mais, je suis allé voir ta mère cet après midi. C'était un véritable calvaire. Je pensais qu'elle avait changé mais elle est toujours aussi inflexible. .. Comment une mère peut-elle haïr son propre fils à ce point... Tu sais qu'elle croit toujours que tu es responsable de la mort de son mari. .. C'est ridicule !... Même ce que tu as fait ensuite ne le justifie pas. Ça ne la regarde absolument pas... puisque vous étiez d'accord... en fait, elle est jalouse. Elle voulait faire de toi son "second mari", tu ne penses pas ?... Te voir partir avec Natacha lui a été insupportable et depuis, elle a juré ta perte..."

Enfin après un long silence il a répondu : "Oui, je viendrai, mais je t'en prie ne m'appelle plus... c'est moi qui appellerai".

J'ai raccroché, rassurée, un peu.





3ème partie



Robert, encore




Qu'y a -t-il donc de plus parfait que le corps quand il arrive au suprême instant, inerte dans cette beauté sans vie où il n'est plus question de parler de sa mère ou de son père puisqu'ils sont déjà, eux, à côté de ce corps; peut-être même à des millions de chromosomes lumières, là ou l'indivision n'existe que comme seule ressource vivante.

Alors, pourquoi persiste malgré tout cette étrange requête du vivre, comme un surgissement infantile du moi... il n'y a là rien d'anormal ou de normal, ce rien n'est rien que la mort à l'œuvre, la mort césarienne dans ce cas précis, du fait des mâchoires d'acier refermées sur la chair, broyant un jus de sang, d'os et de viscères encore palpitantes, jus bientôt putréfiant lorsque surgiront les saveurs musquées du soir.

Les yeux grands ouverts, la tête légèrement de côté, l'homme assiste à son suicide avec le détachement qui sied à celui qui a choisi, dans cet instant de profonde mélancolie maladive, quand le goût n'est plus vivant déjà en soi, qu'un sanctuaire vous habite depuis si longtemps; plusieurs mois dirons certains. Mais quelle signification possède le temps quand la vallée du sort est aussi sèche qu'une bille d'acier chauffée à blanc.

Il y avait d'insurmontables obstacles qu'il aurait fallu franchir en prenant soin de rester avec les dents bien plantées dans sa mâchoire, l'air de rien, affable, tenace. On aurait pu continuer à prendre l'avion, à aller au restaurant, à danser avec de jolies filles, à baiser comme une nécessité urgente et bestiale, à calculer le nombre de pas qu'il faut faire nécessairement pour passer de la porte de chez soi à la porte du restaurant, calculer pour rire, ce nombre incalculable de pas que l'on fait tout au long d'une vie, des pas pour l'école, des pas pour papa, des pas pour la rue, pour les copains, pour le sergent, pour la boulangère, pour l'épicier, pour le journal, la messe, la voisine, l'amante, la vieille dame sur son lit d'hôpital, des pas pour tout, des pas pour rien, des pas pour jamais. Veuillez compter le nombre de pas avant de mourir, le nombre de pas qu'il vous reste à faire avant de mourir, s'il vous plaît ! Ils seront comptabilisés dans le grand sermon avant le paradis.

Enfin, encore une fois, toujours, on aurait pu faire comme avant, aller de Paris à Tôkyô sans trop se poser de question, puis repartir pour Chicago et Berlin, ainsi les voyageurs classe affaire ne se posent jamais de question sur toutes ces gouttes de temps qu'épuise leur course effrénée habillée de réacteurs, moments volés, perdus, alors que quelque part, il arrive quelque chose à leur enfant, sans eux.

Cette conscience là, dans la vie de Robert, la vie d'avant, ou la vie d'après, selon le repère temporel choisi dans sa vie, cette conscience là n'avait que peu d'existence. Il comptait, il jugeait, il fredonnait, il caquetait, il masturbait, mastiquait, aboyait, véhémentait; signes infaillibles qu'il était bien vivant. Le sens de sa vie vivante avant cette crise, qui depuis une éternité de six mois l'aspirait comme les tuyaux d'une soufflerie infernale, l'aspirait là où la tête légèrement inclinée, les yeux grands ouverts il se dirigeait; quelle pouvait bien être le sens de cette vie là ?

Yves Montant avait cessé de chanter et même si avait continué l'inlassable magnétophone à cassettes, Robert n'aurait rien entendu tellement ses oreilles étaient déjà dans l'effroyable craquement des os, l'aboiement de sa chair, jusque dans l'antichambre de la souffrance - bientôt réelle, encore imaginée - des mâchoires de la benne à ordure.

Tout vibrait à l'unisson de cette douleur à venir, presque insensibilisée pourtant par le coma de ses six derniers mois. Il ne savait plus s'il allait ou non souffrir; d'ailleurs cela le laissait désormais comme une chambre froide où prospère des carcasses de bœufs, imputrescibles carcasses que l'on découpe avec de grands couteaux bien aiguisés et qui jamais ne gémissent.

Il aurait pu crier, dans cette espèce de demi sommeil qui accompagnait l'avancée des mâchoires et commençait à le gagner, oui, il aurait pu comme dans un cauchemar grotesque au doigts crochus d'orchidées; mais sans doute parce que ce n'était déjà plus lui qui était en train de mourir, les choses lui semblaient moins urgentes. Pourquoi rendre compliqué ce qui en somme s'avère être l'inéluctable, violent, affreux, obscur, infirme, mais pourtant aimable, dernier coma avant d'en finir ?

Il fallait bien que son existence s'achève dans une apothéose de viande éclatée, broyée, mêlée aux résidus de la civilisation; muscles, métal, plastique, boîtes de conserve, compotes pour bébés, arêtes de poissons, papiers journaux, jouets cassés, peaux d'oranges et de bananes, courgettes, patates... tout une somme de mitraille indéfinissable déjà réduite en menus morceaux acérés pénétrait sa chair molle, de façon si naturelle, si lentement, au rythme béa de la machine à broyer, qu'il espérait presque que cela durerait comme dans un long rêve d'enfant, un long et si doux rêve désorganisé qui le ramènerait directement à la source de tout - passé, présent, avenir - là où les mots n'avaient pas encore cette signification grossière du combien gagnes-tu ? Que sais tu faire ? Comment baises-tu ?...

L'homme, ce risible anthropophage planétaire, mérite-t-il de rêver, se dit Robert, alors qu'il songeait que bientôt il ne rêverait plus, à moins que le rêve ne soit le prémisse et la nature même de l'autre état et que, dans ce cas, il ne s'arrête plus jamais de rêver une éternité de rêves ?

Il revoit sa vieille dame de mère, courbée sur ses varices, geignant chaque jour sur le sang qui s'échappe et fait basculer ses bas vers la rivière rouge du destin tragique; oui il revoit sa mère, sans sourire sa mère, jamais, le visage aussi fermé qu'une palourde dévote, les cotons à la main passant l'eau oxygénée sur ses varices éclatées, calée sur son siège, dans une vulnérabilité carriériste, se plaignant du mauvais fils, de ses amours condamnables, de sa scolarité tellement trop parfaite qu'il la rendait malade, elle qui n'aspirait qu'a le voir échouer, jusqu'au jour où il décida, en dernière année de droit, de tout plaquer et de partir avec Natacha, alors là, sa mère avait eu un éclat de plaisir nocturne comme jamais depuis la mort du père. Ce père, elle en était persuadée, qu'avait laissé mourir le fils.

Debout devant le père mort, le fils ne criait pas, ne pleurait pas. Il se contentait d'être là, debout, à regarder avec un sourire pernicieux, les yeux injectés de malice et, malgré le gaz qui commençait à piquer, assurément secs. Il avait simplement dit "le gaz maman il faut l'éteindre sinon tout va exploser", et la mère s'était précipitée, avait fermé le robinet du gaz puis s'était étalée en hurlant sur le père enfin, avait fusillé le fils de ses yeux bruns de chienne battue, hurlant "mais pourquoi tu n'as pas crié ? C'est toi qui l'a tué !" et ensuite elle s'était éteinte, affalée sur le corps du père, allongée sur ce corps inerte, de façon obscène, les hanches quêtant encore la source d'un plaisir flétri.

Comme les mâchoires d'acier sont glorieuses dans leurs œuvre de libération ! C'est un grand champs de bataille où le coriace rime avec le cocasse; sans parole prononcée, elles avancent lentement et sûrement vers leur proie tel un jeu fantasque, car jamais on ne peut prédire quand exactement elles atteindront le cœur de cette bataille. Elles avancent, c'est tout. Elles accomplissent, c'est tout.

Et lui, s'il pouvait revivre ce moment, replongerait dans le sac puis dans la benne, refermerait le sac, attendrait de nouveau le levage et la chute, écouterait avec une claire conscience brumeuse, la joie musicale des mâchoires incontestablement heureuses de réaliser ce pourquoi elles sont faites. Il y a de la beauté dans cette floraison du métal. Il y a de l'absolu, du divin dans cette lente respiration guerrière.

La chair, cisaillée, craquepelée, peignée par les dents de la benne, saigne comme un cochon égorgé, bientôt les os. La conscience des os. La désertion du souffle ralliera le fils et le père à la même cause dans cette fantastique obscénité des chairs bientôt putrides, sous la chaleur du plastique qui, lui, résiste à la fornication calme des entrailles de la machine.

Inondé de ses liquides, à l'unisson de la vérité, l'homme goûte la poésie unique du rêve éternel, satisfait, la tête légèrement inclinée, yeux grands ouverts, Yves Montant chantant de nouveau, le magnétophone s'étant remis à fonctionner par ces brusques bizarreries dont seules les machines dénuées d'intelligence ont le secret.

Oui, qu'y a-t-il de plus parfait que l'acier bleu, blanc, gris, resplendissant de crasse et de déchets, s'abattant sur la beauté d'un corps fatalement offert ? Un corps déjà à dix mille lieux de lui-même, goûtant les prémices du voyage atomique, surgissant enfin à sa vraie vie.

L'œuvre des mâchoires ressemble à s'y méprendre à celle que ferait un robot ménager extrayant le jus d'une pèche, suave jus dont vont se délecter les résidus peuplant le sac noir dans lequel gît l'homme à côté de ses chiens que, dans une suprême ironie, il avait calé contre son ventre, dans trois sacs poubelles. Les chiens déjà broyés, déjà dans le commencement du putréfié, les chiens enfin fidèles à leur maître, assistent à la dérision, sans arrière pensée, ni bonne, ni mauvaise, inatteignables qu'ils sont puisque leur âme est déjà hors des sacs, hors du temps, hors sanctuaire, loin de tout ce qui pourrait ternir l'image du maître, leur rappeler la haine qu'il leurs portait.

Maintenant la mâchoire craque, les dents unes à unes s'édentent, éjectées qu'elles sont dans la bouche elle-même ébouillassée comme une pastèque bien mure ayant subi l'épreuve de la compression; dents rougeoyantes se mêlant à la chair en purée de la gorge, se mariant à la cervelle et les yeux dorénavant ni ouverts, ni fermés, presque éjectés d'eux même, décapsulés, fissurés tels des oeufs durs qu'une cuillers trop zélée aurait frappé avec l'insigne envie d'en dévorer le jaune.

C'est une compote de Robert au chien que trouveront ceux qui auront la détestable besogne de sortir le corps du sac et là, ils leurs faudra du courage; il faudra qu'ils pensent à leur voisine, si belle et si vivante, qu'ils imaginent pouvoir la baiser chaque soir tandis que s'endort leur femme recluse de fatigue et d'amour mal fait, plus de jouir dans le couple; oui ils leur faudra du courage et penser très fort à la boulangère, bien ronde, pommelée et brune comme son pain bis, penser aux amis, aux enfants, aux oiseaux, à tous ce qui, autours d'eux, vit, à toute cette chair vivante en eux... pour combien de temps encore vivante en eux... mais non, il ne faut pas y penser, il faut diriger encore les pensées vers ce ballon que la fille de la plage avait lancé dans votre direction, cet été, aux Baléares, il faut penser au goût du sucre et des glaces au citron, au poivre dans la soupe, au sexe pétillant de l'amante. Il ne faudra pas compter le temps. Non jamais plus ils ne porteront de montre sur eux, ni jamais plus ils n'auront de pendules chez eux, jamais plus d'horloge, de cadran, d'aiguilles, de sablier... Toujours, toujours l'image du Paradis devant leurs yeux avec en filigrane, comme un intertexte, la purée rouge de l'homme aux chiens dans son sac en plastique noir.

Ils ne sauront rien de Robert. Le peu qu'ils en savaient, qu'était-ce ? Un salut dans l'ascenseur, un beau temps chez l'épicier... Ils ne pourront ni juger, ni se souvenir très longtemps de ce Lui d'avant, juste ce Lui de maintenant dans cette benne. Mais ce qu'ils auront appris sera d'une valeur inestimable. Dorénavant le sens de leur vie ne sera plus volé, à moins qu'ils ne referment la fenêtre du doute et de l'espérance. Non, leur vie sera un sens de la crise, un sens de la mort, ce qui donne épaisseur à toute chose, ce qui souffle par delà l'enfer du tous les jours, une joie éternelle culbutant les rivages de l'horreur, repoussant l'insipide marée de la vie fabriquée, ce charnier aux images d'Épinal si douces que le dégoût vous vient à la bouche dès que vous ouvrez un livre d'Histoire.

Ils verront un homme dont la tête ne s'incline plus, ni légèrement, ni autrement, dont les dents se mêlent aux masses chaudes et gluantes, dont les yeux risquent d' éclore telles des châtaignes tombées de leur nid et dont ils ne savent rien, trois fois rien, simplement trois chiens à ses côtés dans des sacs séparés. Sont-ce ses chiens, se demanderont-ils, oui, oui, je les reconnais dira le gardien, pourquoi les chiens, quel horreur... et là, poindra la condamnation de l'homme. Mais une voisine dira, c'est parce que sa femme est morte et puis maintenant ses chiens, il n'aura pas résisté à ce deuxième assaut du destin et tous acquiesceront dans la compassion retrouvée. Ils se diront, pourvu qu'il n'ai pas trop souffert, quand même, mourir là...

Ils ne pourront que supputer sur sa souffrance, sur son désespoir, sur ses motifs car désormais il ne leur sera plus permis de parler à cet homme inconnu gisant là comme un potage nauséabond, potage que nul du reste n'oserait consommer, même accompagné des meilleurs morceaux d'un quartier de bœuf. Ils n'oseront trop regarder de peur de hurler, grande bouche étirée, ressemblant trop à cette mâchoire d'acier que dorénavant ils regarderont de loin avec méfiance et respect.

Peut-être ne dormiront-ils plus pendant des semaines, jusqu'à, pourquoi pas, devenir comme cet homme misérable dans sa benne à ordure, mais non, ils ne le connaissent pas, ils doivent s'en convaincre, l'obscure noirceur du désespoir ne les atteindra pas; ils survivront à l'horreur; ils ne peuvent pas être comme lui.

C'est d'une urgence incontournable qu'ils retourneront chez eux, embrassant leur femme et leurs enfants comme jamais, plus tendrement que jamais. Dans cet état d'urgence, peut-être même qu'ils éteindront le téléviseur, cette foutue gueule pernicieuse de la soumission à l'ennui; peut-être qu'ils feront l'amour à leur épouse enfin comme des hommes passionnés, attentifs, sensibles aux moindre frémissement de la chair des femmes attisant de leur regard les perles humides du plaisir partagé; peut-être qu'ils entreront dans le monde de l'espoir avec la violence de la mort comme antidote au désespoir. Cette nuit verra une apothéose d'amour, et toutes les nuits suivantes jusqu'à ne jamais se lasser.

Il faudra bien que la mort de Robert apparaisse pour ce qu'elle est réellement : un message étincelant que, dans sa rage de mourir, il a délivré aux vivants pour leur permettre de continuer à vivre.

Ils seront dans l'amour de Robert, dans l'amour de tous, dans le tout amour, naturellement dans l'amour, dévoués, légers, dans la courbe des plaintes imperceptibles de la femme qui jouit, le glissement du rythme, le plaisir que procure l'unisson des âmes reliés à leurs corps transcendés. Ils seront des hommes libérés des machines à broyer, retrouvant le rêve saugrenu des amours d'enfance quand les mots voletaient timides libellules, et se posaient avec ferveur et tremblement sur le premier baiser de la première fillette qu'ils ont aimée pour de vrai, peut-être leur sœur, peut-être leur cousine, une voisine, une amie de classe ou de centre de vacances... après une course dans les bois, les moniteurs derrière eux, à leur recherche et eux, dans la mousse, protégés par les feuillus complices et les chouettes savantes de ces choses de l'amour, parmi les vers fouisseurs et les lièvres fornicateurs, les musaraignes sur le qui vive.

Oui, il faut bien que la mort de Robert ai un sens qui dépasse le rêve que lui-même avait espéré, un sens favorisant le basculement des habitudes faciles, tristes habitudes vécues dans l'inconscience de la tristesse et de la véritable valeur du temps. Ils seront portés hors le sang coulant dans leurs veines, hors les pincements microscopiques des cellules nerveuses pour accéder à une pensée supérieure, rejoignant ainsi la pensée du poète qui sommeille en eux au milieu des perpétuelles sonneries du téléphones, des sourires figés des collègues de bureau, des carrières brisées, des promotions hasardeuses ou calculées et des vies réglées trop parfaitement pour qu'elles aient de la saveur.

La nuit - toute les nuits - leur appartiendra, tous les jours aussi, décuplés, euphoriques, les yeux grands ouverts, en quête de chaque parcelle de rose, de menthe, de tilleul vivant au centre du béton neurasthénique, ce béton qui soudain respire, jappe comme un jeune chiot ivre de sa jeunesse, échappe au gaz et au carbone, frétille dans ses fondations, botte le cul aux planificateurs, ricane de leur zèle, danse comme un 14 juillet perpétuel qui chaque jour jouerait son bal musette ?

Oui, sans sa tête qui lentement ne penche plus, ni dans un sens, ni dans l'autre, sans ses dents bien plantées qui maintenant ne s'érigent plus, Robert, l'homme inconnu, festoie agrippé aux hanche pleine de la vie qu'il a donné à tous ceux qui ont trouvé son corps. Il ne verra plus sa fille, cela ne le chagrine plus car il sait qu'elle sera touchée par la grâce. Il ne verra plus Léna, non plus cela ne le chagrine; elle sera dans le pardon. Son chant de bataille est un chant de victoire.

La bouche grande ouverte, la benne s'en allant accompagne les porteurs de civière d'un air d'opéra digne de la Bastille, avec chœur bataillant, chamadant, tonitruant, professant la parole de Robert que son silence délivre. S'il pouvait revivre dans ce monde-ci, c'est ce chant de la benne que chanterait Robert, chant qui emplie d'espoir la benne elle-même, les pompiers, les voisins, la résidence toute entière.

Le sac refermé sur la civière vibre au même rythme que le pas des sapeurs, avec une conscience aiguë de ce qui fait vivre, unis, la musique et leurs pas sur le ciment. Le sac et ce qu'il contient de cisaillé s'éloigne cahin-caha, invisible bientôt aux regards des voisins qui déserteront ce champ pour souffler au plus profond des entrailles de leur appartement tout ce que l'homme mort dans sa mort même à pu insuffler d'absolu et de divin.

Inondés de cette nouvelle sensation, enfin calmés, vivants de toutes leurs entrailles, la tête légèrement inclinée, ils immisceront la clef dans la serrure à l'écoute du cliquetis du mécanisme, écoute soutenue et attentive et, dénués de remords, reconnaissant pour cet homme mort, pénétreront avec délicatesse dans l'intelligence sensible et chaleureuse du sourire de leur femme qui attendait dans le vestibule.






4ème partie


Léna




L
as, ce matin, lundi 6 août, à huit heures quinze minutes, la mère de Robert m'a téléphonée. Mon journal aura donc été une veine tentative de courte durée : quatre jours, quatre malheureux petits jours laissant un goût amer : l'horreur de l'aurore, oui...

Évidemment, je devais m'y attendre. Parfois, on se dit : "A quoi bon pleurer ?", mais quand on n'a rien d'autre. Séparés, séparés. A quoi bon pleurer. A quoi bon. Séparés, séparés. Il me restera le temps pour pleurer notre désunir, pour pleurer, oui...

Non, On croit savoir et en vérité on ne connaît que notre profonde ignorance. Dans cette quête d'impossibles retrouvailles, tu as tranché Robert, tu as tranché pour l'impossible, définitivement. Ou bien est-ce moi qui ai rêvé, encore, encore rêvé, oui...

Avant je marchais, mais sur une parallèle de toi. Séparés déjà, mais d'une proximité rare, sans rancune pourtant. Simplement parallèle. Je ne t'en veux pas, puisque, dorénavant, moi seule te comprend. Simplement, où vais-je marcher à présent ? Oui...



***

FIN
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Gilles PRIN a déjà publié un roman "Mona love, la nuit" aux éditions Syros, des nouvelles en revues, dont "Le Survivant", nouvelle primée au concours "Évry-Nouvelles 91", des poèmes dans des anthologies. Son recueil "L'Enfant Indigo" a reçu le prix de poésie "Jacques Normand" en 92, attribué sur manuscrit par la Société Des Gens de Lettres.

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