Contes Sauvages - Contes - Recueil

(Plusieurs contes pour adultes)

L’OEIL

Il y a de cela un an exactement, un matin, alors que le soleil n'était qu'une braise minuscule perdue dans l'immensité du ciel, un étranger frappa à la porte de notre demeure.
Il avait les traits tirés de quelqu'un qu'une longue marche avait épuisée. Sa toge était couverte de sable et de poussière, mais ses vêtements étaient ceux d'un noble , son maintien celui d'un sage. Malgré son grand âge, il pa- raissait pouvoir vivre encore cent ans. Il me dit:

- Je me nomme Orgün et je possède l'Oeil. Je viens à toi, Excen,car je sais. Tu t'approprieras l'Oeil, ce faisant tu me tueras.

Mon père était aux champs. Je répondis à cet homme étrange qui connais- sait mon nom alors que je ne lui avais rien dit :


Gilles PRIN


CONTES SAUVAGES


Recueil de Contes


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L’OEIL


Il y a de cela un an exactement, un matin, alors que le soleil n'était qu'une braise minuscule perdue dans l'immensité du ciel, un étranger frappa à la porte de notre demeure.


Il avait les traits tirés de quelqu'un qu'une longue marche avait épuisée. Sa toge était couverte de sable et de poussière, mais ses vêtements étaient ceux d'un noble , son maintien celui d'un sage. Malgré son grand âge, il paraissait pouvoir vivre encore cent ans. Il me dit:


- Je me nomme Orgün et je possède l'Oeil. Je viens à toi, Excen,car je sais. Tu t'approprieras l'Oeil, ce faisant tu me tueras.


Mon père était aux champs. Je répondis à cet homme étrange qui connaissait mon nom alors que je ne lui avais rien dit :

- Entrez vous reposer. Je vais préparer l'orge bouillie et le lait de brebis.
Il franchit le seuil et dans la pénombre déposa son épaisse toge près de l'unique vieux buffet.


Il prononça d'une voix forte :


- Je possède l'Oeil invisible qui voit tout. Il m'a été légué par mon père qui le tenait de son propre père, ainsi se transmet-il depuis la nuit des temps. Grâce à lui je suis riche et puissant. Les rois et les marchands me consultent, les princesses et les soupirants me visitent, le petit peuple lui-même quémande mes faveurs. Veux-tu l'essayer ?


Je versai le lait tiède dans un bol de terre pendant que l'orge trempait dans un bouillon légèrement pimenté.

- Pourquoi vous tuerai-je ? lui demandai-je.

- C'est la Loi Divine. Il est dit dans Le Livre : " Celui qui possède l'Oeil, possède le savoir, la richesse et la puissance. L'Oeil doit se transmettre de père en fils. En l'absence d'un fils, un pauvre ignorant doit en hériter". Moi, je n'ai pas de fils.


L'homme me tourna le dos et but le lait tout en observant l'horizon à travers l'étroite lucarne. Il se tenait droit, tendu, la tête haute. Je remarquai néanmoins que la peau de son cou était agitée de tremblements fébriles. Ses doigts ne cessaient pas de frapper le bol.
Il répéta sa question :

- Veux tu l'essayer ?

- Pourquoi devrais-je accepter ?

- Tu verras ainsi comment devenir riche. Tu pourras quitter cette contrée où tu ne récoltes que sable et misère.


Il se tut un moment puis reprit :

- Mon temps est venu. Vois comme je suis vieux. Bientôt je ne pourrai plus marcher. Bientôt je ne verrai que par l'Oeil et la beauté du monde me sera confisquée. En te désignant pour accomplir la Loi, c'est une faveur que je te fais.


L'homme se tenait maintenant devant la table face à moi et aux rayons de lumière. Je vis les pierreries incrustées, les motifs brodés dans le tissu pourpre. Je vis les bracelets en or et en ivoire qui ornaient ses deux bras. Je regardai autour de moi et je vis l'unique banc et l'unique table, les deux bols de terre, la jarre, les deux litières en paille. Je vis, jetée à même le sol, ma vieille tunique en peau de mouton.


Je revis la contrée aride où je peinais : La terre y est dure, le blé, l'orge y poussent au prix de mille sacrifices. Vivant seul avec mon père, je l'aide depuis l'âge de sept ans. Il tire la charrue et moi je guide ses pas pour qu'il creuse un sillon bien droit.


J'eu envie de posséder l'Oeil, mais j'avais peur.

- D'accord, dis-je, je veux essayer à une condition : Pouvoir me séparer de l'Oeil.


L'homme m'assura de cette possibilité. J'acceptai son offre. Il leva ses bras au ciel et prononça une formule magique puis déposa ses deux mains sur mon crâne. Je fermai les yeux. Un tourbillon d'images m'envahit et je sus que l'homme m'avait trompé.


J'ouvris les yeux, sachant déjà ce que j'allai voir : L'homme était étendu mort à mes pieds. Je le maudis et je maudis mon ignorance passée. Je m'emparai de ses vêtements et les jetai au feu. Je portai ensuite le corps derrière la maison et le laissai au milieu des déchets, recouverts par les mauvaises herbes et de la paille séchée. Je restai ensuite toute la journée assis devant la maison, inondé par l'inépuisable ruissellement du savoir : J'ai su que des hommes qui n'existent pas encore inventeront des armes capables de détruire la planète. J'ai su qu'un jour elle serait réduite non pas à l'état de désert mais à l'état d'une multitude de blocs de pierre naviguant dans l'espace, entre le soleil et la plus éloignée des planètes. J'ai su aussi que mon père m'avait menti : Ma mère n'était pas morte à ma naissance, mais trois ans après, des suites de la malnutrition et des sévices qu'il lui avait fait subir. Ceci, plus que toute autre considération, me fit comprendre que tout connaître était insupportable. Je me trouvai devant ce paradoxe : ne sachant pas, je m'étais laissé abusé, mais maintenant je ne vivais plus.


*


Je viens d'avoir quinze ans et j'en parais déjà quarante; quant au vieillard je sais qu'il n'avait pas vingt ans. Depuis que je possède l'Oeil, je ne dors plus. Seule la mort, maintenant peut m'apaiser, mais je sais que ma vie sera une quête désespérée. Je ne trouverai pas de pauvre ignorant et je n'aurai jamais de fils. Malgré mes prières, je sais que Dieu ne m'accordera pas le pardon. Je suis condamné à marcher avec mon fardeau jusqu'à la fin du monde car je sais que Dieu m'a accordé l'immortalité relative. Ce n'est que lorsque la terre explosera que je serai enfin libéré. Ma seule consolation est celle ci : Je vais partir aujourd'hui. Partout où je passerai je dirai aux gens:

- Apprenez pour vivre mais ne vivez pas pour apprendre.


Certains acquiesceront, d'autres me riront au nez. Je les laisserai rire. Ainsi mon errance aura quelque utilité.


*

FIN

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LES TROIS SOEURS




Dans un village de pierres, perdus au milieu d'une sombre forêt, vivaient les Loups-garous.


Chassant et pêchant, vivant aussi de cueillette,ils étaient les plus heureux des Hommes. Mais pour leur plus grand malheur, à chaque lune pleine et rousse, deux terribles malédictions tombaient sur eux.


La première était vraiment terrible : Ils se transformaient en loups-garous, êtres mi-homme, mi-loup. Ils étaient tellement laids qu'ils se faisaient peur à eux-mêmes et se terraient toute la nuit en leur froid refuge. Ils n'osaient pas dormir par crainte qu'un mauvais rêve ne les entraîne à quelques diableries. Tout tremblant, agglutinés les uns sur les autres, ils attendaient que le jour se lève et leur redonne forme humaine.


La deuxième malédiction était plus terrible encore : A la tombée de la nuit, un monstre faisait son apparition dans l'épaisse forêt. Il soufflait comme vingt boeufs, martelait le sol comme trente éléphants, aboyait comme cinquante chiens en furie et avait la longueur de cent pythons géants.


C'était la nuit où le sol tremblait, les arbres perdaient leurs feuilles et leurs bourgeons, les racines s'enfonçaient encore plus sous terre. C'était la nuit où le froid envahissait la forêt, gelait la sève des arbres. C'était la nuit où le vent arrachait les frêles pousses, les feuilles malades, les buissons fragiles... Enfin, d'après les légendes, car personne ne l'avait vu ce monstre. Les anciens disaient que quiconque surprendrait ses milles yeux lumineux serait foudroyé sur place. Autant dire qu'aucun garou ne s'était risqué à l'aventure. D'ailleurs une autre rumeur disait que quiconque rencontrerait le monstre serait la proie de ses milliers de dents acérées, de ses milliers de mains velues et visqueuses. Des milliers de poignards en son corps déchirés fouilleraient ses entrailles. Et un autre récit, raconté celui-là par la vieille Leu-grandes dents en personne, disait :


" Personne n'échappe aux cents nez du monstre. Son odorat est implacable. Il peut déceler l'odeur d'une pierre inodore enfouie sous dix mètres de terre" , et tous tremblaient en écoutant la vieille conter.




Pourtant, à la veille d'une de ces abominables nuits, les trois petites filles de Leu-grandes dents décidèrent d'affronter le monstre, au péril de leur vie, car disaient-elles : "La vie n'est plus vivable, il faut en finir ! Une malédiction, c'est déjà bien assez et, comme on ne peut rien à la première, hé bien ma foi, finissons- en avec la seconde ! Et si nous ne réussissons pas, nous gagnerons la paix éternelle."


Comme elles connaissaient beaucoup de contes qu'elles tenaient de la bouche même de leur grand mère, elles savaient ce qu'il ne fallait pas faire et elles avaient leur petite idée sur la manière dont il fallait s'y prendre. Elles établirent un plan, risqué mais précis, où chacune avaient un rôle déterminé; rôle qui leur était dicté par ce qui les distinguait.


La première était coquette et se parfumait du matin au soir avec des muscs enivrants. La deuxième était si maigre que ses os dessinaient son squelette sous la peau. Quant à la troisième, elle était si belle que quiconque la voyait en tombait de suite fou amoureux.


Voici donc ce qui arriva.


*


Le monstre prit l'unique chemin qui traversait la forêt et, alors que la lune voilée par un nuage n'était qu'au tiers de sa course, il arriva près de l'endroit où se tenait la première soeur. Celle-ci, perchée au faîte d'un arbre, entendit puis sentit dans le bois de l'arbre et enfin dans son corps, le lourd martèlement des centaines de pieds du monstre.


Le monstre capta son parfum enivrant, s'arrêta et tourna plusieurs fois autour de l'arbre qui tremblait. La jeune fille se cramponnait aux branches, priant la lune, appelant ses soeurs, songeant à sa mère qui devait les chercher partout dans leur repère. Enfin, au bout d'un certain temps, les vibrations cessèrent. Le monstre suivait maintenant les effluves du parfum qui l'entraînaient plus loin. Il accéléra sa course.


La deuxième soeur, postée au sommet d'une roche rendue délicate d'accès par la nuit, entendit les grognements de la bête. La lune continuant sa trajectoire était maintenant sortie du nuage et l'on distinguait nettement la silhouette osseuse, muette et figée de la jeune fille. Des centaines de lumières l'assaillirent et l'aveuglèrent, mais elle resta impassible.


Le monstre partit d'un grand éclat de rire. Il y eu des bruits de griffes sur la roche, des claquements comme ceux des fouets, des cris rauques, des bruits de chutes. Ne pouvant atteindre cette proie inaccessible et somme toute insignifiante - comment un monstre pourrait-il se nourrir d'un squelette ? - Il renonça. D'ailleurs, le parfum venait de se rappeler à lui, plus musqué, plus enivrant.


La troisième soeur, allongée sur le dos, en plein milieu du chemin refermait à peine la fiole aux essences animales qu'elle fut secouée par les tremblements du sol. Elle ferma les yeux et pria mentalement.


Bientôt autour d'elle ce fut comme une tornade de cris, de postillon, de coups de langue, d'ordres aboyés, éructés. Des dizaines de pattes la touchaient, la poussaient, la palpaient. Il y eu ces sifflements dans l'air comme des coups de fouet. Il y eu le souffle d'haleines multiples et nauséabondes. Puis une voix puissante, mais presque gémissante, dit :


- Je n'ai jamais vu une telle beauté. Ainsi ce parfum ne m'avait pas trompé.
Et le monstre songea : " Elle a du s'évanouir à la vue de ce squelette sinistre... Je vais l'emmener avec moi et en faire ma femme". Alors il ordonna, comme si d'autres êtres étaient présents avec lui :

- Qu'on me laisse seul avec elle !


A nouveau le vacarme assourdissant envahit la forêt puis se dissipa laissant dans l'air la finesse d' un silence , suivi par le râle de la bête éperdue d'amour. La belle jeune fille sentit des mains puissantes la saisir et la soulever de terre.


La lune arrivait maintenant à son point culminant, éclatante, ronde et rousse.


C'est, dans cette pleine clarté brune orangée, que les trois jeunes filles se transformèrent en loup-garou et, aveuglées par un désir violent, se précipitèrent sur l'être et le dévorèrent.



*


Au matin, le village revenu à son humaine condition, alla reconnaître le monstre.


Tous virent les beaux habits princier déchiquetés, les deux bras et les deux jambes, la chevelure d'or, les bijoux. Tous virent l'affreux carnage et en furent satisfait, car ayant vaincu la deuxième malédiction, ils furent convaincus d'avoir du même coup résolu la première. Ce en quoi ils se trompaient. Mais il faut être honnête, en réalité la malédiction prit une autre tournure et devint, pour eux, une bénédiction.



A la lune rousse suivante, tous les loups-garous déchaînés envahirent les villages voisins. Ils avaient au moins vaincu leur peur, et c'était au tour des hommes, maintenant, de trembler.




*

FIN


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LONGODON



J'étais sur les remparts de la ville, Atika à mes cotés.


La douce fin d'après midi réchauffait nos corps. Quant au baiser qu'elle venait de me donner, sur la joue, il me brûlait, mais moins encore que la promesse faite pour le lendemain : elle m'embrasserait sur la bouche.


L'attente de ce baiser me consumait déjà, quand, venus du nord, surgis des dunes, trois cavaliers galopants se dirigèrent vers la cité. Ils soulevaient une colonne de sable immense et allaient si vite que déjà ils entraient dans la ville, descendaient de leur monture et attachaient leur chevaux près de la fontaine. Contrairement à nous, ils avaient la peau blanche. On eut dit des jumeaux, mais chacun présentait une marque distinctive :
Le premier avait des yeux jaunes,
le second des dents de fauve,
le troisième des mains de gorille.


Ensemble, ils grimpèrent sur la plus haute tour de garde et d'une même voix crièrent :

- Que cette ville devienne à notre image !


Aussitôt les belles fontaines aux pétales de roses qui éclosent chaque matin et se referment chaque soir devinrent de minuscules bassins en pierre grise. Aussitôt les squares aux palmiers-dattiers ombrageant les jeux des enfants se transformèrent en cours pavés aménagées pour parquer les chevaux avec un gendarme pour récolter la taxe. Aussitôt les conteurs, les bateleurs et les danseuses cessèrent leurs jeux et laissèrent la place à de sombres tripots. Les marchands de brochettes d'où s'élevaient des odeurs de thym, d'origan et de basilic, de coriandre, de menthe et de curry se métamorphosèrent en baraquements de tôle d'où s'échappaient des odeurs de gras et de brûlé. Les superbes statues aux scènes d'amour et de tendresse furent volatilisées, quant aux héros mythologiques ils furent remplacés par de rustres généraux aux torses couverts de médailles. Enfin, les maisons de terre aux murs de chaux blanche, ocre ou saumon devinrent de grises bâtisses lézardées tandis que les arbres disparaissaient de la cité. Les habitants, affolés, s’enterrèrent chez eux.



Les trois hommes, satisfaits, s'abreuvaient à l'eau croupie du bassin. Atika me tira alors par la manche, m'invitant à descendre discrètement. Nous arrivâmes chez ma grand mère, la vieille Chérifa, qui nous élevait mes trois soeurs et moi.


Grand-mère, qui connaissait beaucoup d'histoires (on la disait même un peu sorcière), nous dit :
- Je sais qui IL est ! Et je sais comment m'en débarrasser...


Puis mes trois soeurs, Atika et moi, exécutâmes avec exactitude le plan de la vieille Chérifa.


*


Le soir tombait sur la ville silencieuse.


Les trois hommes, accoudés au rebord du bassin, riaient fort et buvaient de l'alcool. Mririda, la plus grande de mes soeurs, malgré sa peur et sa honte, s'approcha d'eux. Excités par sa beauté et sa grâce, alléchés par la promesse d'une conquête facile qu'un déhanchement trouble laissait présager, ils la suivirent.


Chez nous, il faisait noir et la maison avait bien changée : pièces ridiculement petites, carrées, aux plafonds bas et miteux remplaçaient les larges espaces aux murs éclatants et aux plafonds intouchables.


Le premier des trois hommes éclaira la pièce de ses yeux jaunes. Mririda avait disparu dans un recoin, cachée par une armoire. Ne la voyant plus, le second à la gueule de lion rugit :


- Où est cette maudite femelle que je m'en repaisse ?

- Si c'est un piège, hurla le troisième aux mains de gorille, ceux qui l'ont préparés vont s'en repentir.

Alors les trois hommes, d'une même voix, ordonnèrent :

- Qu'ils soient crucifiés au mur, ceux qui osent nous défier !


Nous nous retrouvâmes, mes soeurs et moi, plaqués aux murs, bras en croix, dans la première pièce. Atika et ma grand mère dans la pièce voisine les oreilles bouchées avec de la cire, étaient indemnes et attendaient. Mririda implorait, Nasbaïa sanglotait, moi-même, surpris par cette attaque brutale, n'osait dire mot.


Ce fut Houria, la plus jeune qui dit :


- Regardez dans la pièce voisine et vous verrez. Il ne s'agit pas d'un piège mais d'une surprise. Ce soir nous fêtons la venue des nobles étrangers.
Ils se précipitèrent et virent la table richement servies, ma grand mère assise à un bout, Atika en servante, debout à ses cotés. Derrières elles, un bon feu de cheminée apaisant, les attendait.

- Vite, hurla Mririda, je sens le mur m'engloutir.

Alors grand-mère d'une voix calme ordonna :

- Libérez mes petits enfants !

- Qui es tu pour nous donner ordre toi qui n'a pas été collée à la paroi ?

- Je ne suis qu'une vieille femme qui souhaite pour ce soir une fête agréable en votre honneur. Mririda, l'aînée qui porte ses dix huit ans en grande beauté, chantera pour vous les poèmes qu'elle a composés. Nasbaïa qui va sur ses quatorze ans et possède l'art sacré des cordes l'accompagnera au luth. Houria malgré son jeune âge - elle n'a que douze ans- vous étonnera par la subtilité de sa danse. Quant à Farid le cadet qui vient de fêter ses seize ans vendredi dernier et Atika sa promise, ils seront nos serviteurs.

- Qu'il en soit ainsi, dirent les trois hommes, mais ne croyez pas échapper à votre sort. Toutes cinq serez prises cette nuit même.
Ils nous libérèrent et s'installèrent à la table du banquet.



*


La nuit nous enveloppait tous.


Au bout de plusieurs heures de festin, de beuverie, de danses ensorceleuses et de chants monocordes, les trois hommes, ivres, s'assoupirent.


C'est alors que devant nos yeux se produisit ce qu'attendait impatiemment la vieille Chérifa : Les trois hommes devinrent un seul et même être : un monstre aux yeux jaunes, à la gueule de lion et au corps de gorille.


Comme convenu nous déguisâmes prestement grand mère et celle ci, debout sur sa chaise, agitant ses faux cils en plumes de paon, ses ongles gigantesques en carton fort teinté de rouge, ses cheveux en cordelette trempées dans le curry et sa bosse en boule de coton, s'écria :


- Longodon, lève-toi ! Longodon, cette nuit est ta nuit, la seule qui t'es permise.

Le monstre à l'appel de son nom se releva, titubant.

- Qui m'appelle ? Est-ce toi, Maren-maren ?

- Oui mon enfant, je suis Maren-maren, la mère de tous les Longodons. Ta mère spirituelle qui cette nuit s'est faite charnelle. Regarde moi ! Viens près de moi recevoir mes caresses ! Enfin, prends moi !


Le monstre s'avança, frottant ses yeux, bousculant les chaises, renversant les bouteilles vides. Grand mère l'attirait vers elle. Et je vis ce spectacle insensé : Grand-mère, allongée sur le sofa, accueillit en elle le Longodon et malgré la bestialité de l'assaut, les yeux de la vieille pétillèrent.


Atika retenait son souffle et me serrait la main. Mes trois soeurs, dans un coin, n'osaient regarder et se tenaient prêtes à agir. Moi, j'étais subjugué par ce spectacle et la vue des douces cuisses, lisses et blanches de grand-mère me chavira tout à fait. Je serrai à mon tour, très fort, la main d'Atika me collant contre la tiédeur de son corps.


Quand le monstre eut fini son affaire, la vieille Chérifa bondit sur la chaise, se massa le ventre avec délectation, puis se ressaisissant, elle cria :

- Ah, ah, tu as commis ce qui ne devait pas être commis. Tabou ! Tabou ! Tu es fini Longodon. Tabou ! Tabou !



Le monstre, sortant de sa torpeur, se jeta aux pieds de celle qu'il croyait être Maren-maren, suppliant. Celle-ci le repoussa et cria de plus bel :

- Tabou ! tabou ! Que la division commence !

- Mais cette nuit était ma nuit !

- Oui, Longodon, c'était la nuit de ta disparition et non celle, sacrée, de la transmutation.


Dans un dernier sursaut le monstre demanda :

- Pourquoi m'as tu trompé Mère ?

- Tu es un mauvais fils et les mauvais fils doivent disparaître !


Le monstre abattu, s'affala sur le sol et se divisa d'abord en trois, puis en neuf, puis en vingt sept et ainsi de suite, donnant naissance à des Longodons de plus en plus petits, de plus en plus laids et de plus en plus informes.


Quand il fut parvenu à l'état d'un amas de fine poussière et avant qu'il ne devienne invisible, mes trois soeurs armées de pelles, de balais et de balayettes se précipitèrent sur lui, le ramassèrent et le jetèrent dans le feu de cheminée qui l'attendait.


*


Le jour commençait à se lever.


Atika et moi nous tenions toujours les mains, tendrement. Chérifa, la vieille Chérifa aux cuisses de nacre, dormait sur le sofa. Mes soeurs veillaient sur le feu. Dehors les oiseaux pépiaient. Les effluves d’oliviers, de palmiers-dattiers commençaient à pénétrer la maison qui avait retrouvée son faste. On entendait au loin les clochettes des saltimbanques et les coups de masses qu’ils donnaient pour installer les tentes : La ville s’éveillait dans le rose de ses murs ensoleillées, légèrement enveloppée d’un halo de brume matinale.


Quand Atika se retourna vers moi et m'embrassa, sur la bouche, je songeai que bientôt je caresserai ses cuisses, sachant qu'elles seraient plus lisses et plus douces que celles de grand-mère et qu'elles m'enivreraient davantage, possédant cette couleur cannelle que sa jeunesse portait avec ferveur.


*


FIN

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LYCAONS



Nous étions en demi-cercle, allongés sur le ventre, tête bien droite, autour du vieux mâle.


Il se nommait "ALLH-GARR, père de tous". Il était assis, majestueux et fier, dans l'oeil creux d'une statue antique depuis longtemps abandonnée par les hommes.


Il s'adressa à nous de façon solennelle :


- O vous, loups d'Ethiopie, lycaons mes fils, mes frères de clans, peuple fier de la savane, voici la fin de mon règne. Voici la nuit du passage où sera désigné le nouveau chef de la tribu. Vous connaissez la loi : Celui qui tuera mon totem dans lequel seront ma chair et mon âme, celui-là qui me dévorera gagnera ma force, ma sagesse et mon expérience. Celui-là pourra guider le clan. En souvenir de ma blessure qui fut gagnée lors d'une belle et fameuse bataille, j'ai choisi le buffle solitaire qui gîte près des marais, frère de celui qui fut tué voici plusieurs lunes. Partez quand je donnerai le signal à la nuit tombée. Au lever du jour, l'un d'entre vous devra l'avoir tué, sinon le clan n'aura pas de chef et vous savez ce que dit la loi : " Ce n'est qu'après deux mille ans de sagesse guidée par le père de tous que les lycaons pourront vivre de nouveau sans chef, comme un peuple libre et solidaire". Ce temps, bien que proche, n'est pas encore venu, aussi, ne pas avoir de chef équivaudrait à laisser le clan orphelin et misérable. Bonne chasse, ô peuple fier !


Sur ces paroles, il se tut et s'allongea. Son pelage tacheté portait les marques des rudes combats qu'il avait dû mener contre les hyènes, les lions et les guépards. Ses deux oreilles déchiquetées dessinaient comme des dents d'ombre sur un fond de ciel jaune violent, aux nuages tourmentés auréolés de pourpre. Il lui manquait la partie droite du museau et ses yeux étaient fatigués. Mais la plus belle marque de bravoure était cette longue cicatrice au flanc gauche, oeuvre d'un buffle noir, solitaire farouche, qui ne fut tué qu'à la suite d'une terrible journée de combat avec toute la meute.


Le soleil déclinait et laissait la montagne dans le noir où l'ombre de la statue se découpait, grandiose. Taillée à même la roche, ce visage d'aigle à figure presque humaine servait de lieu sacré pour le clan. Le vent avait lissé la pierre mais on distinguait encore le bec rectiligne et acéré d'où s'échappait une langue de serpent épaisse. Le visage, contrairement à celui des aigles, présentait deux yeux ronds sur un même plan. L'un des yeux, ainsi qu'une partie importante de la face, avait été complètement rongés et la pierre laissait voir le ciel dans cette trouée demi circulaire. Au loin, plus bas, la savane baignait dans un halo rouge tourmenté par de fluides tâches brunes. L'air, pourtant chargé, devenait plus respirable, car les poussières et le sable de la journée retombaient doucement vers la brousse.


Chacun d'entre nous, un par un, allions le saluer et lui marquer une dernière fois notre respect. Mon tour vint. Je le léchai et le mordillai aux babines comme il se doit, mais mon esprit était assailli par ces questions qui me hantaient depuis ma plus tendre enfance : " Pourquoi doit-on tuer un autre animal ? Pourquoi ne pas tuer directement le père de tous ? Et que devient-il une fois le passage effectué ?".


*


Nous descendîmes les pentes montagneuses sous le regard du chef. Les femelles gardaient les jeunes dans les tanières camouflées par l'étagement des roches. Arrivés aux portes de la savane, nous attendîmes que le soleil disparaisse. A mes côtés se tenaient les deux frères, EM-RUN et BOR-RUN, mes deux fidèles compagnons mais qui étaient à cette occasion mes plus sûrs adversaires.


- O, SHEN-KAR, me dit EM-RUN, ne crois pas que mon amitié pour toi te sera d'un quelconque secours. Cette nuit je compte bien tuer le solitaire et devenir le père de tous.

- Moi aussi, renchérit BOR-RUN. Ce sera, pour cette nuit, chacun pour soi.
Ces paroles me firent mal, mais je ne pouvais pas aller contre la loi, aussi répondis-je :

- Je sais cela mes amis et je ne vous en veux pas. Demain nous saurons qui de nous trois est le père de tous. Je vous souhaite bonne chasse car je serai, moi aussi, animé par le feu de la grande bataille et je compte bien vaincre.


Puis un grand silence occupa la terre jusqu'à l'horizon où nos visages regardaient. Là-bas un minuscule croissant rose orangé restait comme suspendu à notre attente alors que des nuages filandreux l'assaillaient de toute part.


Enfin le soleil plongea derrière la terre et le hurlement du vieux chef retentit.

Ce fut un grand nuage de poussière qui glissa dans la nuit, feutré, presque inaudible. Chacun retenait son souffle. Chacun courait sans cri, à perdre haleine. Chacun filait comme porté par l'air, n'osant à peine poser ses pattes sur la terre sèche. Les hautes herbes, dures et drues, m'égratignaient la truffe, me fouettaient les joues et les oreilles, me battaient les flancs.


Les deux frères gardaient l'allure et couraient à mes côtés. Le reste de la bande était déjà loin derrière. Ensemble, nous sautions les pierres, évitions les trous et les terriers. Ensemble nous contournions les rocs et les massifs d'arbres décharnés. Ensemble, nous arrivâmes à la rivière boueuse qui sépare la savane du bois clairsemé où vivait le buffle solitaire.


Nous traversâmes l'eau épaisse et nos chemin se séparèrent.


- Chacun pour soi, lança BOR-RUN.
- Que le plus fort gagne, Grogna EM-RUN.
- Que l'oeil de BAR-DHOL, l'aigle de la brousse, veille sur nous, dis-je.


*


Le buffle vivait au centre du bois. Là, s'étendait une clairière fangeuse qui sur son versant ouest devenait franchement marécageuse. Un plateau rocheux, dont les contreforts tombaient presque à pic dans les marais, bordait le versant sud . Le reste de la clairière était entourée par les bois. Ce plateau qu'on appelait "la roche de la mère", était accessible par l'arrière au prix de grands détours. On pouvait ainsi monter sur la roche et contempler le bois et la savane proche. Et on pouvait de là, descendre par la pente abrupte du contrefort jusqu'à l'étroite caverne où gîtait le buffle aux pieds des marais.


Je ne pouvais pas affronter le buffle dans la clairière où mes sauts seraient englués par la boue et les longues herbes. Je ne pouvais pas non plus forcer le solitaire à monter sur le plateau et lui barrer l'accès du sentier afin de le forcer à se jeter dans le vide. Un buffle de cette sorte, acculé, charge avec une extrême violence et je n'avais aucune chance. La seule chasse possible consistait à le coincer dans sa grotte où il n'aurait pas suffisamment d'espace pour combattre. Je savais EM et BOR-RUN assez malins pour choisir la même stratégie. Il me fallait donc arriver le premier et arriver sans éveiller les soupçons du buffle.


Je longeai par la droite, contournant la "roche de la mère", montant la pente douce et tortueuse qui mène au plateau. Le vent absent ne portait pas les odeurs et je ne sentais plus les deux frères. Je ne captais d'eux aucun son, ce qui par cette nuit où le moindre bruit serait fatal était bon signe mais qui, en l'occurrence, m'empêchait d'apprécier leur avancée et de régler ma course sur eux. Quant aux autres loups du clan, ils devaient maintenant traverser la rivière. Le ciel s'était éclairci et la lune pleine rendait la nuit lumineuse. Sur la roche, nulle ombre du solitaire. J'accélérai le pas tout en évitant les feuilles mortes et les brindilles.


J'arrivai le premier sur l'aire dénudé du plateau et m'engageai vers le contrefort quand j'entendis derrière moi les deux frères. Tout près. Une course quasi symbiotique s'engagea. Crocs à crocs, poils contre poils, portés par l'air, silencieux, hargneux. Une course de haine et de souffrance. Une course qui détruit tout. Dans le silence. Devant l'à-pic, ce fut l'estocade, les coups d'épaules, les coups de crocs. Dans le silence. Les déchirures, les risques de chute, le déséquilibre. Je sautai sur la première roche qui s'offrait à moi évitant ainsi la chute mortelle. Je commençais alors la périlleuse descente de pierre en pierre. Les deux frères à ma suite . A quelques mètres. Leurs yeux me jetaient des flammes cruelles. Et toujours ce silence assourdissant.


Il restait quelques roches à franchir quand un éboulis de pierres résonna le long de la paroi et atterrit au pied de la caverne du grand buffle. Celui-ci émit un long meuglement et s'ébroua. Je me jetai dans le vide, au risque de me tordre les pattes et le cou, pour l'empêcher de franchir le seuil de son gîte. Derrière moi, j'entendis les mauvais rires d'EM et BOR-RUN. Je roulai dans la poussière et d'un bond me dressai devant l'entrée. Le buffle, encore au centre de sa caverne avançait lourdement. Je profitai de sa demi conscience pour me précipiter dans son antre. Le combat s'engagea aussitôt dans cette pénombre où brillait l'or de nos yeux.


J'avais deux avantages sur le buffle : Je voyais bien mieux que lui la nuit et, plus petit, je me déplaçais plus vivement alors que lui se cognait constamment sur les parois humides. Néanmoins sa force exceptionnelle le rendait extrêmement dangereux. Plusieurs fois je versai à moitié abasourdi par ses coups de mufle ou ses ruades. Plusieurs fois j'évitai ses cornes, sa gueule aux dents épaisses ou ses tentatives d'écrasement. Il cherchait à me précipiter vers le fond où il pourrait alors tranquillement, calmement, posément, m'embrocher et me réduire en bouillie. Plusieurs fois il failli réussir et je devais me jeter entre ses jambes aux sabots coupants afin de rester avec l'ouverture derrière moi. Je le collai. Je cherchai l'adhérence pour n'être plus qu'un avec lui et ainsi éviter ses attaques. Je le mordais aux pattes et aux flancs pour l'épuiser afin de pouvoir, le moment venu, l'étreindre au cou et crever l'artère. Les parois de la caverne suintaient de sueur et de sang, et le sol devenait de plus en plus glissant. Nous roulions, glissions, nous relevions sans cesse dans un corps à corps furieux.


J'étais au comble de l'excitation guerrière quand, soudain, le buffle se figea, debout, raide, tête baissée. Il allait charger. Je ne compris que lorsque je vis derrière moi les deux paires d'yeux d'EM et BOR-RUN à l'entrée de la grotte. Ils attendaient que le solitaire m'écrase pour se jeter sur lui. Et lui, croyant à une attaque de la meute, ne pouvait trouver son salut que dans les marais.


Devant cette situation je dis au buffle :


- 0, BATAM-BE, vieux solitaire, sais-tu pourquoi je suis venu combattre cette nuit ?

Après une brève attente où il sembla se concentrer, Il me répondit :

- J'ai en moi, maintenant, le corps et l'âme d'ALLH-GARR, le père des lycaons de la montagne de Naïta.

- Alors, puisque par ta bouche parle le père de tous, accepteras-tu pour chef du clan ces deux là qui n'ont pas combattu et attendent lâchement ?

- Certes non. Toi seul mérites ma dépouille.


Sur ces paroles, il s'allongea, offrant son cou à mes crocs.


*


Je ne garde qu'un souvenir confus de ce qui s'ensuivit. Je venais de tuer BATAM-BE quand un grand tumulte se fit dans la caverne. Je me réveillai les flancs et le cou en sang, couvert de morsures profondes. Je compris que les deux frères avaient profité de mon épuisement pour s'emparer de la corne du buffle.


Il ne me restait qu'à gagner les monts Naïta au plus vite en espérant convaincre le clan de ma bonne foi. En passant par le village des hommes je pouvais même espérer arriver en même temps qu'eux. Je m'élançai malgré ma grande douleur et butai sur une masse molle. Devant la grotte gisait BOR-RUN égorgé par son frère. Je fus saisi d'effroi et lançais une longue plainte dans la nuit. En écho, j'entendis au loin, les autres lycaons fêter EM-RUN tout au long de sa course vers notre repère.


Traversant le village, je fonçai dans la meute des chiens, recevant quelques coups de crocs supplémentaires. Des hommes encore endormis me lancèrent leurs lances. Elles s'écrasèrent mollement derrière moi. Les chiens me suivirent jusqu'aux limites des champs de café dont l'odeur amère me stimula. De nouveau seul, j'entendis sur ma gauche, la meute qui accompagnait EM-RUN. Je l'avais rattrapé. Mes blessures s'ouvraient. Le sang suintait. La tête me tournait. Les herbes sèches, fouettant mes plaies, m'arrachaient des cris de douleurs lugubres. Quand j'arrivai aux rochers du clan, exténué, EM-RUN se tenait déjà debout dans l'oeil creux de l'aigle, la corne du buffle dans la gueule, la meute en demi cercle à ses pieds. La lune ronde et blanche caressait la tête de pierre du rapace et avançait vers l'oeil. EM-RUN attendait ce moment où l'astre de la nuit, s'imbriquant parfaitement dans la trouée, le ferait apparaître dans toute sa splendeur, ombre noire et fière sur fond éclatant de lumière.


Je contournai les tanières et me camouflai en retrait, attendant un moment propice pour apparaître,. Je profitai de cette brève accalmie pour reprendre des forces. Je n'en doutais pas, il me faudrait affronter EM-RUN.


J'attendais et la lune avançait. Sûrement. Elle glissait sur la tête de pierre, s'enfonçait mollement derrière la statue, commençait à apparaître dans le creux de l'oeil. Tout était silence, alors qu'au fond de moi tout clamait la vengeance. Le clan attendait. EM-RUN attendait. L'aigle, l'oeil attendaient. Le ciel était limpide, d'un bleu noir lumineux. Enfin, l'oeil s'emplit de la clarté lunaire et EM-RUN se redressa. Le clan tout entier se leva.


Je décidai de m'avancer pour paraître dans le cénacle, quand surgie de l'ombre des rocs, une grande ombre écrasa EM-RUN. C'était ALLH-GARR. Il maintînt le félon de ses crocs plantés dans le cou. Le clan était subjugué et ne comprenait pas les raisons du père de tous, mais aucun n'intervint. Alors, délaissant le cou d'EM-RUN et ne le maintenant que d'une patte, ALLH-GARR rugit :


- O peuple fier, cette nuit ayez grande honte. Cette nuit a vu une grande trahison. Une trahison comme seule l'origine des temps en avait déjà vu.


Et il nous conta ce que lui seul savait :


- Peuple des lycaons des monts Naïta, vous connaissez les principes de la loi, mais vous en ignorez les raisons. Les voici : A l'origine, nous vivions dans l'antique province d'Asie Mineure au sud de la rude steppe d'Anatolie qu'on appelait Lycaonie. Les clans vivaient en paix avec eux mêmes et avec les hommes. La chasse était bonne car la plaine était riche. A cette époque nous étions un peuple libre et solidaire. Nous n'avions pas de chef et vivions dans la communauté des choix et des décisions. Or, un jour, l'un de nous voulu revêtir la peau de l'homme et les diriger. Avec l'aide perfide des dieux il devint roi d'Arcadie sous le nom de Lycaon 1er. Il se maria avec une femme des hommes et eut une nombreuse famille. Mais, en lui, subsistait toujours l'instinct du loup. Il convia Zeus, le dieu des dieux, à un immense banquet et lui servit la chair d'un de ses enfants. Quand le dieu des dieux s'en aperçut il le transforma de nouveau en loup, ainsi que ses cinquante fils et les chassa des riches plaines d'Anatolie. Pour punir l'ex-roi il ordonna à ses fils de le dévorer et nomma un chef qui devait, quand son tour viendrait, être dévoré par totem interposé, Zeus ayant jugé les fils moins coupables que le père. Vous connaissez les termes de la loi, aussi je ne les répéterai pas. Seulement, gardez ceci en mémoire : Pour avoir souillé ces territoires nous devons les abandonner. Peuple fier, deux mille années nouvelles seront nécessaires pour retrouver notre liberté.


Un grand silence envahit la montagne. Le clan attendait. La lune mourait derrière le sommet. Et moi, je restai posté en retrait, haletant, pansant mes blessures.


ALLH-GARR reprit la parole :


- BAR-DHOL, l'aigle de la brousse, m'a prêté son oeil et j'ai vu. BATEM-BE, le vieux solitaire, ma envoyé son esprit avant de mourir et j'ai su. Que SHEN-KAR paraisse devant le clan. Il est maintenant le père de tous.


Je montai au côté du vieux chef. Je contai mon aventure. J'assistai à la mise à mort d'EM-RUN. Empli d'amertume. Je regardai le clan descendre les pentes escarpées et disparaître derrière les roches. Pétri de douleur. Je vis la lune entre deux rocailles, un nuage gris en son travers. Puis ALLH-GARR m'invita à le suivre au sommet.


Là, les nuages caressaient la terre. Le versant par où nous étions arrivés, bien qu'accidenté, était somme toute praticable, alors que l'autre versant présentait un à-pic de plus de quatre cents mètres.


Sur la cime légèrement plate, ALLH-GARR m'indiqua la direction que je devais suivre pour mener le clan vers un autre territoire. Puis il me dit :


- SHEN-KARR, père de tous, dorénavant tu mènes le clan. Choisis un bon territoire. Veille bien sur la troupe. Transmet l'histoire de notre peuple pour que pareille erreur ne se reproduise jamais. Et puis, promets moi de ne jamais revenir ici.


Il fit une pause et reprit :


- Il te faudra trouver un autre cimetière. Vois ce que devient le père de tous quand il ne règne plus. Tu devras en faire autant quand ton tour sera venu.


Et, devant mes yeux horrifiés, il se jeta dans le vide. Sans un cri.



J'ai alors rejoint le clan qui m'attendait, emportant avec moi ce lourd secret. La lune derrière la montagne n'éclairait déjà plus tandis que le soleil devant mes yeux, commençait sa lente ascension jusqu'au moment où lui même irait mourir, laissant sa place à la lune nouvelle.



FIN

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